‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 241 sur 309 · I/HONNEUR ET L'ARGENT · texte numérisé non relu

I/HONNEUR ET L'ARGENT

celle-là, car je la jugeais essentielle pour la formation des cadres inférieurs de l'armée : la loi relative au rengagement des sous-officiers.

La loi militaire de 1854 avait organisé ensemble l'exonération et le rengagement avec prime. Son mécanisme était fort simple : les conscrits qui ne voulaient pas servir versaient une somme, et avec cette somme, on payait des primes aux vieux soldats qui consentaient à rester sous les drapeaux. Son inconvénient avait été de vieillir l'armée, en y conservant trop de vieux soldats jusqu'au moment de leur retraite. En outre, elle avait fermé les portes de l'avenir aux jeunes vocations militaires, en encombrant les cadres de sous-officiers rengagés, qui paraissaient splendides à la surface, mais qui se nuisaient par leur nombre, et qui n'arrivaient à l'épaulette que trop tard pour avoir conservé l'esprit militaire et le goût du service. Il fallait réagir. On réagit trop violemment, et on passa d'un extrême à l'autre.

La loi militaire de 1872 supprima toutes les primes de rengagement. Il en résulta que les vieux sousofficiers disparurent. La veille, on se plaignait d'en avoir trop; le lendemain, on se plaignit de n'en avoir plus du tout. On dut aviser, et une commission fut nommée par l'Assemblée pour rechercher les moyens de retenir sous les drapeaux quelques-uns des meilleurs sous-officiers qui, tous, filaient à l'expiration de leur temps de service. Cette commission choisit pour président M. Bethmont. M. Bethmont était un homme très aimable, très doux, presque un mouton, républicain de la veille, pourtant, et convaincu. Sous l'Empire, il était déjà député et passait pour très avancé. Aujourd'hui, on le traiterait de réactionnaire. Cependant, en 186g, candidat à Rochefort, il inscrivit sur son programme « l'ordre et la liberté avec l'Empereur ». Mais il vit sans regret la révolution du 4 Septembre, et, à l'Assemblée, il était très écouté des républicains, bien

qu'il ne partageât point les idées extrêmes de quelquesuns d'entre eux. Il me pria de venir exposer à la Commission mon sentiment sur la question des sous-officiers. J'y allai et je dis à MM. les députés que je ne connaissais que deux moyens de réaliser leurs bonnes intentions à l'égard de l'armée :

— Voyons vos deux moyens, mon général, me répondit M. Bethmont.

— Le premier et le meilleur moyen pour retenir les sous-officiers consiste à les payer. Personne ici-bas ne donne son temps et n'expose sa vie sans l'espoir d'un avantage matériel. Le sous-officier consacre à l'armée un temps qu'il pourrait employer ailleurs d'une manière plus lucrative; il est juste qu'il soit indemnisé. Payez-le, accordez-lui une prime proportionnelle à la durée de son rengagement.

— Jamais, répondit M. Bethmont, nous n'accepterons cette condition. La loi de 1872 est formelle et supprime à jamais toute prime. Nous nous y tiendrons. Passons au second moyen.

— Voici le second moyen : Faites une loi édictant que nul ne pourra obtenir les emplois publics, s'il n'est resté sous-officier un temps à déterminer, huit ans, neuf ans, dix ans.

— Jamais! répondit encore M. Bethmont. Nous avons à ménager des intérêts autres que ceux de l'armée. Nous ne pouvons pas aliéner le droit de recruter nos carrières civiles comme nous l'entendons, de récompenser certains services, etc.

— C'est bien pour cela que je vous ai proposé mon premier moyen : les primes de rengagement qui concilient tout, et le sacrifice d'argent qu'exige une forte et puissante armée, et le recrutement de vos carrières civiles, et les moyens d'influence qu'il vous faut ménager. Vous ne pouvez, dites- vous, accepter aucun de mes deux moyens ; comme je n'en connais pas un

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