CHEF D'ARMÉE, CHEF DE NATION
et timidement, devant la troupe, il demanda à MM. les gardes nationaux si cela leur ferait plaisir qu'il revêtît leur uniforme. Cette permission demandée par un roi plongea l'assistance dans une stupeur et un embarras que fit cesser un sergent, en répondant sèchement : « La troupe ne délibère pas sous les armes. » Je ne connais rien de plus suggestif, dans les annales de cette terrible époque, et je vois dans ce petit fait l'explication du grand crime que semblait préparer la victime ellemême. Je crois sincèrement que la Révolution ne serait pas venue à bout de Louis XVI, si Louis XVI avait été un soldat.
Donc, pour subsister, il est nécessaire que la monarchie soit représentée par un soldat, et que le chef du peuple soit le chef de l'armée. Par une interversion logique, les républiques ont une tendance en quelque sorte essentielle à écarter du Pouvoir suprême les chefs de l'armée, et à subordonner le pouvoir militaire au pouvoir civil. Il en résulte que, le chef du Pouvoir exécutif ne commandant plus personnellement l'armée, le commandement de cette armée se trouve entre les mains du ministre de la Guerre, dont le rôle devient prépondérant. Il en résulte encore que le pouvoir civil , ne se contentant pas de ce premier avantage remporté sur le pouvoir militaire, ne se croit en parfaite sécurité que lorsqu'il a complété son envahissement, en imposant à l'armée un ministre civil. Alors, c'en est fait ; l'armée n'est plus à craindre, parce qu'elle n'a plus de chef. Seulement, dans ces conditions, l'armée n'est plus qu'une façade dispendieuse, et, en réalité, il n'y a plus d'armée.
En cette année 1873,1a France était bien réellement en république, en ce sens qu'elle n'était pas gouvernée par un pouvoir héréditaire. Mais, aux yeux des républicains, cette République n'était que nominale, en ce sens que le chef du Pouvoir était en même temps m. 3a
le chef de l'armée. Je me hâte d'ajouter que ce chef de l'armée, les faits l'ont prouvé, était incapable d'em-' ployer son prestige et son commandement à la satisfaction de ses ambitions personnelles, et de jeter l'armée dans une entreprise politique. Et si les républicains français eussent été des hommes avisés ; s'ils avaient aimé la République pour elle-même, jamais ils n'auraient acculé ce chef à la nécessité de donner sa démission; ils auraient abrité le gouvernement de leurs rêves sous l'honorabilité d'un homme qui masquait, à son insu, de tous les avantages monarchiques, les débuts de la République et qui était pour elle un président introuvable.
Quoi qu'il en soit, l'armée française profitait de la situation privilégiée qu'elle devait à ce fait, que son chef était une sorte de roi constitutionnel. Elle était en très bonne santé, l'armée, sous des chefs, tous plus ou moins cocardiers, imbus de traditions séculaires. Elle était dans l'épanouissement d'une nouvelle jeunesse. Elle éprouvait les sensations de l'être pénétré par les retours d'un sang généreux. Elle éprouvait aussi les illusions qui montent du cœur au cerveau, sous l'afflux du rouge liquide. Et c'était un plaisir de consacrer son temps, sa vie, ses jours, ses nuits à l'éducation du colosse renaissant.
Je viens de raconter ou plutôt d'esquisser les grandes réformes accomplies sous mon ministère, et aussi celles qui furent essayées et qui n'aboutirent point. Je pourrais descendre dans les réformes secondaires ; mais leur nombre et leur complexité donneraient une allure trop technique à ces pages, écrites, pour ainsi dire, au galop. Cependant, je noterai au passage une mesure qui avait l'air de ne porter que sur les mots et qui, en réalité, intéressait la dignité du commandement. Avant moi, les généraux et les chefs de corps touchaient, en dehors de leur solde, des indemnités indiquées sous