‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 259 sur 309 · DERNIÈRE SORTIE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE SORTIE

Je viendrai demain matin, mais je n'ai pas voulu attendre jusque-là pour vous faire part des paroles du Maréchal.

Agréez, etc.

Général BOREL.

Le lendemain matin, de très bonne heure, je vis entrer mon chef de cabinet, le commandant Mojon, aujourd'hui général de brigade du cadre de réserve, président de section au Conseil d'Etat, et beau-père de M. Cavaignac.

— Vous savez , me dit-il , que vous êtes remplacé au ministère de la Guerre.

— Comment, remplacé! Lisez cette lettre que m'a adressée hier le général Borel.

Il lut et reprit :

— C'était vrai hier soir. Ce ne l'est plus ce matin.

— Pourquoi? Que s'est-il passé?

— Il s'est passé ceci que vous vous êtes mis à dos à peu près tous les partis, à l'Assemblée, et la plupart des salons politiques, en vous soustrayant à toutes les influences. Il s'est passé ceci qu'hier dans le salon d'une femme aimable, Mme de R..., on a décidé que vous deviez être remplacé par le général de Cissey, qui, dans son ministère, s'est montré bien plus accessible et bien plus coulant que vous. Il s'est passé ceci que le général Changarnier s'est chargé de faire auprès du Maréchal une démarche décisive. Il est allé le trouver, hier soir assez tard, et lui a tenu ce langage : « Vous savez toute l'estime et toute l'amitié que j'ai pour le général Du Barail; mais je viens vous prévenir que vous ne pouvez pas le garder. Il s'est rendu impossible à l'Assemblée par son caractère cassant, et l'on y est bien résolu à repousser systématiquement, désormais, toutes ses propositions. Vous créeriez doncà votre nouveau cabinet des embarras insurmontables, si vous

l'y conserviez. D'ailleurs, la mesure que je me permets de vous engager à prendre contre lui n'a rien de désobligeant pour lui. Ses collègues sont démissionnaires. Il est tout naturel qu'il partage leur sort. »

Le vieil Africain savait fort bien qu'il attaquait le Maréchal à son endroit le plus sensible, et qu'il employait le meilleur moyen de venir à bout de sa résistance , en me représentant comme un obstacle à la marche régulière des affaires.

Dans la journée, le Maréchal me fit appeler. Il me dit qu'il était obligé de se séparer de moi et de céder à des nécessités politiques; qu'il me remplaçait par le général de Cissey, à qui il confiait, en même temps, la présidence du nouveau cabinet, pour ôter à ce cabinet une signification politique. Il me demanda d'aller remplacer mon successeur à Tours, dans le commandement du 9e corps d'armée. Il me témoigna avec effusion des regrets que je crois sincères, car il m'a toujours fait l'honneur de me conserver son amitié. Enfin, il fit tout son possible pour adoucir l'amertume d'une disgrâce que, comme moi, il jugeait imméritée.

Pour lui répondre, j'aurais dû mettre au passé le petit discours que lui adressait, un an auparavant, le général Desvaux, sollicité de prendre le portefeuille de la Guerre, et lui dire : « Je n'appartenais à aucun parti, à aucun groupe, à aucune coterie. J'étais un isolé, un solitaire. Pour remplir scrupuleusement mes devoirs militaires, j'ai dû froisser des intérêts, des ambitions, des avidités, et personne ne m'a défendu. Ma chute était donc inévitable à bref délai. Vous avez voulu que je tentasse l'expérience. C'est fait. »

En somme, quand je fus nommé ministre de la Guerre, j'étais commandant de corps d'armée et grand officier de la Légion d'honneur. Je sortis du ministère, commandant de corps d'armée et grand officier de la Légion d'honneur, et sans autre dédommagement que

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