‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 258 sur 309 · LES CHEVAU-LÉGERS SE VENGENT · texte numérisé non relu

LES CHEVAU-LÉGERS SE VENGENT

électorale. La loi municipale avait pour but de conférer au Gouvernement la nomination des maires. Quant à la loi électorale, elle était le prologue nécessaire de l'organisation constitutionnelle du Septennat. Elle était la préface d'une autre loi organisant la Chambre Haute. Elle était, enfin, une menace pour l'Assemblée nationale, que le Gouvernement aurait pu frapper de dissolution, si elle s'était refusée à créer l'organisme légal attendu et réclamé par lui. Il s'agissait de décider laquelle de ces deux lois serait discutée en premier lieu. Le ministère réclamait la priorité en faveur de la loi électorale, et l'extrême droite réclamait la priorité en faveur de la loi municipale. En d'autres termes, ceux qui voulaient organiser le Septennat réclamaient la loi électorale. Ceux qui ne voulaient pas l'organiser réclamaient la loi municipale. Et, chose singulière! la gauche, intéressée pourtant à l'organisation du Septennat qui devait aboutir à la République, se disposait à voter avec l'extrême droite, dont le but était de retenir le pouvoir constituant, afin d'en faire profiter la monarchie.

La journée du 16 mai 1874, qui vit la chute du cabinet de Broglie, fut une journée où personne ne dévoila le fond de sa pensée, une journée sur laquelle planèrent les obscurités, les réticences, le mensonge et la mauvaise foi. Ce fut donc une journée parlementaire par excellence. S'il m'en souvient bien, on vota d'abord sur la priorité par assis et levé. La première épreuve sembla nous donner la majorité. On la contesta et l'on passa à une seconde épreuve. Celle-ci paraissant encore douteuse, on procéda à un scrutin. Nos adversaires se croyaient déjà battus, et Ernest Picard, assez bon diable, qui m'était devenu sympathique, passant à côté de moi, me dit en riant : « Vous avez encore cette fois la majorité ; mais n'y revenez pas ! » Ernest Picard se trompait. Les trois gauches, la moitié des bonapar-

tistes, M. Rouher en tête, et cinquante-deux légitimistes avaient voté contre nous. Nous étions battus par trois cent quatre-vingt-une voix contre trois cent dix-sept. Nous étions en minorité de soixante-quatre voix, et nos adversaires en furent au moins aussi surpris que nous.

C'était un samedi. Nous allâmes tous porter notre démission au Maréchal, qui commença par nous demander de rester, en nous faisant remarquer que la majorité, réunie pour un vote évidemment immoral, ne présentait aucun des éléments d'un cabinet. Mais le ministère persistant à vouloir se retirer, le Maréchal dut entamer des pourparlers pour la formation d'un nouveau cabinet. Ils durèrent huit jours. Nous étions restés, pendant cette semaine, chargés de l'expédition des affaires courantes. Mes collègues s'abstenaient d'aller à l'hôtel de la Présidence, et, pour qu'on ne pût pas me reprocher d'intriguer, je jugeai convenable d'imiter leur réserve, de suspendre mes relations journalières avec le Maréchal et d'envoyer quérir, auprès de lui, les signatures nécessaires par mon chef d'étatmajor général, le général Borel, son ancien premier aide de camp. Du reste, il paraissait entendu que, dans le nouveau cabinet, les Affaires étrangères et la Guerre ne changeraient pas de titulaires. C'était l'intention formelle du Maréchal, et je n'en veux pour preuve que cette lettre que je trouvai, un soir, en rentrant, sur mon bureau :

ConfLden tieUe.

Mon Général,

Je sors de chez le Maréchal, qui me charge de vous dire que, s'il y a des doutes sur la composition du ministère, ce doute n'existe pas pour le ministère de la Guerre, où il désire vous garder.

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