DIFFICULTÉS
drons et les pelotons se mettaient en mouvement, et on en était arrivé à des minuties inimaginables comme celle-ci, par exemple : Calculer exactement le rayon de l'arc de cercle exécuté par le cavalier qui sert de pivot à une conversion. Au pas et en perdant son temps à tout régler, on obtenait encore un résultat. Mais aux allures vives, cela devenait matériellement impossible. Les généraux les plus ferrés sur le règlement avaient pris l'habitude de se transformer en maîtres d'école, et je les voyais arrêter toute une division, dans un mouvement en cours, pour signaler que le serre-file de gauche d'un peloton quelconque ne se tenait pas exactement à la place qu'il devait occuper. Et, quand on faisait des manœuvres combinées de cavalerie et d'artillerie, on forçait les malheureuses batteries à se conformer exactement aux évolutions des escadrons, sans avoir l'air de se douter que les batteries, au lieu de se promener à travers champs, avaient pour premier devoir de choisir des positions d'où elles pourraient foudroyer l'ennemi, et de s'y porter rapidement. J'avais passé ma vie à organiser de véritables carrousels en temps de paix et à les oublier en temps de guerre. Car, une fois qu'on était en face de l'ennemi, si l'on s'amusait à lui montrer avec quelle précision on exécutait les douze évolutions, pour peu qu'il ne fût ni novice, ni terrifié, on était irrémédiablement bousculé. Donc, la cavalerie perdait son temps pendant la paix à exécuter des exercices qu'elle n'exécutait jamais pendant la guerre. J'étais bien décidé à en finir avec ces processions ridicules. Et je dois dire que dans les grades inférieurs de la cavalerie tout le monde pensait comme moi. C'était aussi l'avis du Maréchal et celui du ministre de la Guerre.
En dépit de cette protection, en dépit de cet assentiment de toute la partie jeune et active de la cavalerie, rien de ce qui peut décourager un homme ne me fut
épargné. Je dus subir l'opposition enragée de certains généraux, placés par leur ancienneté à la tête de l'armée, et refusant énergiquement de se remettre à apprendre un règlement qui, malgré sa simplicité, dérangeait leurs vieilles habitudes. L'un d'eux, le général de Bonnemains, écrivait au ministre de la Guerre une lettre qui me fut communiquée, et dans laquelle il lui disait que c'était porter une main criminelle sur un monument indestructible, que de toucher au règlement de 1829. Et plus loin il ajoutait : « Ce n'est pas quand un règlement, qui date de quarante-six ans, n'est pas encore bien su que l'on peut songer à le changer. »
Je répondis au ministre que c'était là, en effet, un argument que je n'avais pas eu l'idée d'employer, mais que je remerciais le général de Bonnemains de me l'avoir fourni; car dire d'un règlement qu'il n'est pas encore connu, après quarante-six ans d'application, c'est avouer qu'il doit être modifié sur l'heure.
Le règlement nouveau fut complètement terminé en 1876. Je le signai, et le ministre de la Guerre, au lieu d'en ordonner l'expérimentation dans quelques régiments, comme c'était l'habitude pour des travaux de ce genre, en rendit l'application immédiatement exécutoire dans toute la cavalerie, sans même demander aux généraux et aux colonels de lui faire connaître leur opinion personnelle par un rapport spécial après l'expérience. La clarté, la simplicité, la facilité d'exécution de ce règlement, la souplesse des manœuvres qu'il prescrivait et qui s'adaptaient à tous les cas possibles à la guerre, lui rallièrent bientôt le sentiment unanime de toute la cavalerie. Et les fervents adorateurs du règlement de 1829 furent réduits au silence.
Au reste, le ministre, pour répandre plus rapidement les principes nouveaux , avait ordonné que tous les régiments de cavalerie envoyassent à Tours un officier supérieur, colonel ou lieutenant-colonel, afin d'assister