‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 266 sur 309 · LE RÈGLEMENT DE · texte numérisé non relu

LE RÈGLEMENT DE

rope justifiait toutes les appréhensions. En revenant de cette tournée, j'adressai au ministre un long rapport motivé. Je demandais que les divisions de cavalerie indépendantes fussent constituées chacune à trois brigades : cuirassiers, dragons et hussards ou chasseurs. Je demandais que la plupart de ces divisions fussent concentrées vers la frontière de l'Est, afin d'y constituer un épais rideau de cavalerie qui, sous la protection des forteresses et avec l'appui des troupes dites de couverture, soutiendrait le premier choc de l'ennemi et donnerait aux armées le temps de se mobiliser, de se concentrer et d'accourir sur les positions assignées à chacune d'elles. Le ministre adopta les conclusions de mon rapport, et c'est ce principe, admis dès 1875, qui n'a plus cessé d'être appliqué depuis.

Il me faut maintenant aborder définitivement l'histoire de la réforme fondamentale que j'ai introduite dans la cavalerie française, en faisant disparaître le règlement suranné, compliqué, formaliste, inapplicable à la guerre, du 6 décembre 1829, pour y substituer le règlement de 1876, clair, simple, facile à exécuter et très pratique à la guerre. Cette histoire m'est douce à raconter, et aujourd'hui, l'engagé volontaire aux spahis en 1839, parvenu à un âge qui dépasse de beaucoup la moyenne de la vie humaine, éprouve quelque orgueil à déclarer que si, dans les futurs combats où se joueront nos destinées, l'arme qu'il a choisie, qu'il a pratiquée, qu'il a aimée, est à même de rendre tous les services qu'on attend d'elle, de développer ses qualités essentielles, la célérité dans la marche, la rapidité dans les manœuvres, la surveillance exacte de l'ennemi, l'ordre dans l'attaque et la réparation facile du désordre produit par le combat, c'est à lui qu'elle le doit. Il le proclame, sans tenir compte des jalousies professionnelles et des intrigues politiques qui ont essayé de lui ravir cette gloire et de lui disputer cette satisfaction.

Mon hostilité contre le règlement de 1829 datait du jour où, pour la première fois, j'avais eu un peloton de cavaliers sous mes ordres, et au fur et à mesure qu'avec le nombre de galons sur mes manches avait crû le nombre des hommes et des chevaux qui obéissaient à ma voix, j'avais senti croître aussi mon horreur pour ce fatras théâtral de commandements et d'exercices enchevêtrés qui ne pouvaient aboutir qu'à des désastres sur le terrain des combats et qui, pas une seule fois, n'avaient pu être exécutés correctement sous mes yeux, sur un terrain de manœuvres. Le règlement de 1829 procédait ditectement des règlements prussiens du temps de Frédéric II apportés en France par le comte de Melfort, aide de camp du maréchal de Saxe. Il consistait à imposer à la cavalerie une série de passades, de voltes qu'on n'aurait pas osé demander à des écuyers de cirque, habitués à danser avec leurs chevaux le quadrille des Lanciers. Sous son empire, la cavalerie évoluait dès que les chevaux étaient sortis de l'écurie, et à ce point qu'un colonel se fût cru déshonoré si, pour se rendre d'un point à un autre, il eût tout bonnement marché sur une route, avec son régiment derrière lui. Les douze évolutions de ligne étaient résumées dans une sorte de mémento, qu'on appelait un livret de commandement et qui était lui-même un chef-d'œuvre d'archaïsme et de complications, s'adressant à la mémoire de tous les officiers. Ce livret indiquait, je suppose, au général de division le commandement qu'il avait à faire, quand il voulait prescrire une des douze évolutions. Immédiatement, ce commandement en appelait un autre également consigné sur le livret, et que devaient lancer les deux généraux de brigade. Les quatre colonels, à leur tour, faisaient entendre un commandement différent, et enfin les seize capitaines d'escadrons vociféraient une autre phrase appelée par les trois précédentes. Sous ce déluge de cris, les esca-

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