‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 27 sur 309 · NUAGES NOIRS · texte numérisé non relu

NUAGES NOIRS

teur du Siècle. Avec un peu plus de jugement et un meilleur esprit militaire, il eût pu, grâce à son intelligence, se faire une place plus brillante dans une carrière où son passage n'a laissé que de fâcheux souvenirs.

A peine installé à Paris, je fus frappé de l'inquiétude qui régnait dans ce que l'on appelle les sphères politiques, c'est-à-dire au milieu de ce groupe de quelques milliers d'individus investis de fonctions publiques, de mandats électoraux, qui, placés plus haut que la masse, voient plus loin qu'elle et par qui les événements sont annoncés , voire exploités et escomptés avant même leur apparition. On croyait fermement que la guerre allait éclater entre la Prusse et l'Autriche, comme une conséquence fatale du mauvais coup que ces deux puissances coalisées avaient porté, en 1864, au Danemark, et que la possession des duchés ravis à ce vaillant petit peuple engendrerait un conflit inévitable. La presse, moins indépendante qu'aujourd'hui, n'était point cependant assez soumise au bon plaisir du Gouvernement pour qu'elle fît le silence sur des allées et venues inquiétantes, et sur des combinaisons d'alliance qui ne pouvaient avoir que la guerre pour objectif. On savait qu'entre la Prusse et l'Italie il se tramait quelque chose. On commentait la mission du général Govone à Berlin. On voyait, en quelque sorte, s'amonceler dans tout l'est de l'Europe les nuages chargés d'électricité qui allaient crever sur l'Autriche, attaquée au nord et au sud par deux nations convoitant ses dépouilles, et on cherchait à prévoir quelle serait en face des événements l'attitude de l'Empereur et de la France, quelle serait, par conséquent, la répercussion de ces événements sur nos destinées.

Pour moi, je l'avoue avec humilité, tout à fait étranger aux secrets des chancelleries, j'avais institué un raisonnement qui aboutissait à cette conviction , que la guerre n'éclaterait pas. Presque tous les matins,

je me rencontrais au Bois avec le maréchal Canrobert, qui me permettait de l'accompagner dans sa promenade à cheval. Le comte Vimercati se joignait ordinairement à nous, et l'entretien roulait sur la grande préoccupation du moment. Le maréchal Canrobert était convaincu que la guerre allait éclater et que nous y prendrions part ; et toujours, il me demandait si mes préparatifs d'entrée en campagne étaient terminés. Invariablement, je répondais que je ne m'en occupais pas, car la guerre me paraissait à peu près impossible.

— Mais enfin, me dit -il un jour, sur quel raisonnement appuyez-vous cette opinion-là ?

— Sur ceci, Monsieur le maréchal : nous sommes dans une situation militaire telle qu'aucune puissance, en Europe , ne peut se passer de notre permission pour faire la guerre. Une guerre ne peut pas avoir lieu sans que nous y prenions part. Celui des deux adversaires qui possédera notre appui aura sur l'autre une supériorité écrasante, et cependant l'Empereur ne peut se mettre ni d'un côté ni de l'autre.

— Pourquoi cela, s'il vous plaît ?

— Parce que l'Empereur ne peut pas, en donnant la victoire à l'Autriche, détruire volontairement l'œuvre accomplie en 1859 ; parce qu'il peut encore bien moins, en contribuant au succès de la Prusse, s'exposer à ressusciter l'empire germanique, au profit d'un Hohenzollern. Dans ces conditions , l'Empereur ne peut pas permettre la guerre, et du moment qu'il ne la permettra pas, elle n'éclatera pas.

— Et les frontières du Rhin ! Vous n'y pensez donc pas?

— Sans doute, Monsieur le maréchal, la frontière du Rhin, ce serait superbe ; mais, pour l'avoir, il faudrait se lancer dans une guerre de conquête dont on voit bien le commencement, mais dont on ne peut pas prévoir la fin, et qu'il seraitt d'ailleurs, imprudent d'en-

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