PAIX OU GUERRE
gager sans alliances solides. Or, ces alliances, nous ne les avons pas. L'Angleterre ne nous a pas épargné les marques de sa mauvaise humeur, pendant la campagne d'Italie, et cette campagne, nous avons dû l'écourter, pour ne pas avoir sur les bras toute l'Allemagne, prenant fait et cause pour l'Autriche.
— Vous n'examinez pas l'hypothèse où les gens qui veulent se battre se passeraient de notre permission, me dit enfin le Maréchal, qui, plus au courant que moi des résolutions prises en haut lieu, était convaincu que le Gouvernement français ne pourrait pas empêcher la guerre au printemps prochain.
Cette hypothèse, je ne l'examinais pas, parce qu'elle me semblait presque inconvenante. Nous avions battu la Russie en Crimée, l'Autriche en Italie, et je croyais, dans la sincérité de mon âme, que ces deux campagnes nous avaient assuré une suprématie européenne avec tout ce qu'elle comporte, c'est-à-dire le droit d'ouvrir ou de fermer à notre gré le temple de Janus. Or, cette hypothèse inconvenante était celle qui, précisément, allait se réaliser, à la grande stupéfaction de tous ceux de mes contemporains qui partageaient ma confiance, et ils étaient nombreux. C'est un aveu pénible à faire, lorsqu'un quart de siècle a passé sur nos désastres, mais il faut confesser qu'à l'époque dont je parle, la France presque tout entière croyait encore que personne en Europe ne serait assez hardi pour tirer le canon sans notre permission, et la déclaration de guerre de la Prusse à l'Autriche lui a paru comme une sorte de manque de respect, encore aggravé par le caractère foudroyant de la victoire.
Dans nos entretiens avec le maréchal Canrobert , Vimercati, qui avait repris les fonctions d'attaché à son état-major qu'il avait déjà exercées pendant la campagne d'Italie, affectait la réserve énigmatique de l'homme qui en sait long, mais qui ne veut rien dire,
et son silence m'impressionnait davantage que l'exubérance du bon Maréchal. Car je me rappelais parfaitement qu'au lendemain de la guerre de Crimée, il m'avait prédit qu'après avoir fait la guerre à la Russie, l'Empereur la ferait à l'Autriche et ensuite à la Prusse, pour détruire les traités de 1815. Mais j'étais ancré dans cette idée que l'Empereur, ne voulant et ne pouvant soutenir aucun des deux concurrents, les forcerait tous les deux à se tenir tranquilles , encore bien que son cousin, le prince Napoléon, uniquement préoccupé des intérêts de l'Italie, le poussât à prendre parti pour la Prusse. Il était, d'ailleurs, sollicité par la Prusse elle-même. Ceux-là seuls, et ils ne sont pas nombreux, que leur situation a mis à même de connaître les dessous de la politique fort ténébreuse de ce temps-là, pourraient raconter les démarches tentées auprès de Napoléon III et les propositions plus ou moins avouables qu'on lui fit pour obtenir, non pas sa neutralité, mais son appui, afin d'arriver à ce résultat colossal, l'exclusion de l'Autriche du sein de la Confédération germanique et la constitution de l'hégémonie prussienne. Il est à peu près établi, toutefois, que M. de Bismarck vint traiter lui-même du grand dessein à Biarritz. Qu'offrit-il, pour compenser l'immense accroissement qu'il préparait à son maître ? La Belgique? Cela est assez croyable, car l'annexion de la Belgique nous brouillait irrémédiablement avec l'Angleterre et nous laissait isolés en face d'une Europe méfiante. Les Provinces Rhénanes ? C'est plus difficile à admettre, pour deux raisons : d'abord, parce que la politique bismarckienne avait précisément pour base la revendication par l'Allemagne de tous les territoires allemands, et ensuite, parce qu'il eût été absurde de se présenter comme le champion de la Confédération germanique réorganisée, en commençant par l'amputer. Quoi qu'il en soit, on a raconté que les pourparlers