MES CONTRADICTEURS
l'ennemi la brèche par laquelle passe derrière elle la masse inerte qu'elle entraîne !
Au combat d'Egglofsheim, nos deux régiments de carabiniers, chargeant la cavalerie légère de l'ennemi disposée sur quatre lignes, bousculèrent les deux premières, le sabre au fourreau, et ne tirèrent la latte que pour attaquer et enfoncer les deux dernières. Il y avait là peut-être huit cents carabiniers. Le quart à peine, mieux monté que les autres, servit de coin pour ouvrir un passage à la troupe légendaire. La charge alignée, c'est la charge retenue ; et la charge retenue n'est plus une charge.
Ce n'était pas, d'ailleurs, seulement quand il s'agissait de manœuvres et de combats que les gens qui sont venus derrière moi combattaient mes doctrines. Ne les a-t-on pas vus soutenir cette théorie bizarre, que la cavalerie devait être recrutée avec les déchets de l'infanterie ? qu'on y pouvait admettre les hommes jugés trop petits ou trop gringalets pour porter le sac du fantassin ? C'était le contre-pied exact, non seulement de traditions consacrées par l'expérience, mais des vœux que j'avais formulés par la note suivante : « Quant à la composition de la cavalerie, il faudrait n'avoir pour soldats que de gros et vigoureux paysans; pour sous-officiers, que d'anciens cavaliers bien éprouvés; pour officiers, que des jeunes gens de bonne famille, et, pour chefs, que des hommes aussi distingués par leur savoir et leur valeur que par leur enthousiasme pour leur arme. »
Mes contradicteurs acharnés portèrent la lutte sur un autre terrain que celui des manœuvres, et plus tard, alors que j'avais déjà quitté l'armée, un anonyme quelconque m'accusa, dans la Nouvelle Revue, dirigée par Mme Adam, d'avoir tout bonnement plagié le règlement de la cavalerie autrichienne. Je devais, pour mes collaborateurs encore plus que pour moi-même,
répondre à cet adversaire discourtois, déloyal et masqué. Je le fis en prouvant, pièces en main, que nous nous étions inspirés non pas des découvertes réalisées par les étrangers, mais des idées de nos grands cavaliers d'autrefois : les Richepanse, les Marbot, les Colbert, les de Brack, les de Schauembourg, et que nous n'avions fait que restituera l'armée moderne l'héritage de la Grande Armée capté par l'ennemi. Si je me suis étendu avec complaisance sur ce dernier épisode de ma vie militaire, ce n'est point pour satisfaire une vanité qui serait excusable, après tout, chez un ancien engagé volontaire, parvenu du rang le plus infime à la tête de l'armée ; c'est surtout parce qu'il y a un intérêt national à ne pas laisser propager des idées pareilles, des idées qui contiennent en germe des désastres irréparables, à une époque comme la nôtre, où l'armée regorge de jeunes soldats incapables de suppléer par la tradition aux erreurs de leurs chefs.
C'est en revenant des manœuvres de Bléré que j'appris la chute de mon successeur, le général de Cissey, remplacé au ministère de la Guerre par le général Berthaut. Le général de Cissey, depuis qu'il m'avait remplacé, avait cédé la présidence du conseil à M. Buffet, en 1875, mais en conservant le portefeuille delà Guerre. L'Assemblée nationale s'était dissoute, après avoir organisé la République telle que nous la voyons aujourd'hui. Le gouvernement nouveau avait commencé à fonctionner avec un Sénat réactionnaire et une Chambre républicaine. En la personne de M. Dufaure, les républicains avaient fini par posséder le pouvoir; mais le général de Cissey restait toujours ministre de la Guerre. Une liaison dangereuse le fit disparaître. Marié à la fille de l'amiral Rigodit, après de longues années d'une vie de ménage exemplaire, il avait perdu sa femme pendant qu'il était en captivité à Hambourg. Cette catastrophe intime l'avait plongé