‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 271 sur 309 · LE GÉNÉRAL BERTHAUT · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BERTHAUT

dans un profond désespoir. Mais il ne sut pas résister aux charmes d'une étrangère qui avait été la femme d'un officier français, et il ne sut pas non plus cacher suffisamment son bonheur. La malignité s'empara de cet amour sénile jusqu'à transformer la brune sirène en une espionne, et le Maréchal, qui n'avait aucun goût pour les scandales, se décida à se séparer du ministre de la Guerre. Le général de Cissey faisait une saison d'eaux à Contrexéville et se croyait inébranlable, lorsqu'il apprit sa disgrâce par un journal qui avait devancé l'officier d'ordonnance envoyé par le Maréchal pour la lui notifier. Le général, qui était sénateur inamovible, devait bientôt succéder au général Espivent de la Villeboisnet dans le commandement du 1 Ie corps à Nantes.

Figure austère, au physique comme au moral, grave, froid, sérieux, le général Berthaut, que personne ne vit jamais rire, possédait deux qualités éminentes : un talent d'organisateur de premier ordre et une puissance incomparable de travail. Il avait présidé, comme colonel d'état-major, à l'organisation de la garde nationale mobile, et pendant le siège de Paris il avait eu la chance de commander la belle brigade d'infanterie rappelée de Rome et composée de deux admirables régiments de la vieille armée qui furent le noyau de la résistance active, et perdirent plus de monde à eux seuls que tout le reste de l'immense garnison parisienne. Il avait été naturellement, après la guerre et la Commune, chargé de l'organisation de la nouvelle armée territoriale, était devenu l'âme de la commission qu'il présidait, et avait consacré toutes ses forces à cette œuvre nouvelle. Ce fut un ministre travailleur, trop travailleur peut-être, car, au lieu de se borner à imprimer l'impulsion à tous les services, il voulait tout faire par lui-mcme, tout voir, tout surveiller, tout embrasser. De sorte que, dans cette immense

machine du ministère, bien des choses lui échappaient qu'il aurait vues s'il les avait regardées de plus haut, et que, travaillant comme un directeur, il laissait aux autres directeurs une indépendance dont ils profitaient pour assumer des responsabilités qui retombaient sur lui. J'en fis personnellement l'expérience.

La brigade d'artillerie du 9e corps faisait ses exercices à feu au camp du Ruchart. Un jour, dans une carrière de sable qu'exploitait le génie pour ses travaux de terrassement, un soldat d'infanterie fut pris sous un éboulement et grièvement blessé. Le médecinmajor de l'artillerie, jugeant le cas grave, évacua le blessé dans une voiture d'ambulance menée par un conducteur du train, sur l'hôpital de Tours, à vingthuit kilomètres de là. Quand la voiture arriva à sa destination, l'homme était mort. Cet accident, dans lequel on pouvait voir une négligence coupable et le mépris de la vie des soldats, fut très commenté, et, après enquête, j'infligeai huit jours d'arrêts au médecin pour n'avoir pas fait accompagner le blessé par un infirmier qui aurait pu le secourir. Ce médecin réclama, en s'appuyant sur un article du règlement, déclarant qu'un homme gravement malade ne doit pas être soigné à l'infirmerie, mais doit être expédié de suite à l'hôpital. Sa réclamation, transmise par la voie hiérarchique, passa sous mes yeux, et j'eus soin d'y joindre un rapport constatant que je l'avais puni, non pas parce qu'il avait envoyé l'homme à l'hôpital, mais parce qu'il l'y avait envoyé sans secours et sans surveillance, pour une route de vingt-huit kilomètres. J'ajoutai que la réclamation du docteur étant inconvenante dans la forme et dans le fond, je priais le ministre d'augmenter la punition.

Je reçus bientôt une lettre ministérielle signée par le général de Bouchemann qui avait dans son service le personnel de médecine militaire, et qui me prescri-

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