QUELQUES MISÉRABLES
interprètes d'un sentiment généralement répandu. A Tours, nous les trouvâmes partout où nous allâmes, et, à la fin de la première journée, je les connaissais tous de vue. Le lendemain, dans une excursion que fit le Maréchal à l'établissement agricole de M. Raoul Duval, le frère du député, ils nous attendaient à la station de Bléré. Là, des voitures étaient préparées pour nous conduire chez M. Raoul Duval. D'autres voitures attendaient la bande qui grimpa et nous suivit, en ayant l'air de faire partie du cortège. Elle pénétra dans l'établissement que nous allions visiter, sans que personne osât la chasser. J'étais exaspéré. J'aurais voulu qu'on me laissât la bride sur le cou, car, alors, le voyage de ces messieurs se fût certainement arrêté à leur première étape, à moins qu'ils ne préférassent le continuer sans encombre jusque dans un autre hémisphère. En dépit des renseignements de M. de Nadaillac, qui promettait que les élections d'Indre-et-Loire seraient excellentes, le voyage du Maréchal me laissa cette impression invincible, que les conservateurs marchaient à un désastre. Et les événements allaient confirmer mes prévisions. Les élections du 14 octobre procurèrent au parti républicain une majorité de plus de cent vingt voix dans la Chambre. Et le 19 novembre, le Cabinet de Broglie-de Fourtou donnait sa démission. Le Maréchal essaya de tenir tête à l'orage, en composant un Cabinet extraparlementaire , sous la présidence de mon vieil ami, le général de Rochebouët, qui appela auprès de lui des hommes de grande valeur, son ancien et fidèle aide de camp, le général baron Berge, comme chef de Cabinet, et le général de Miribel, comme chef d' Etat-major général. Dans ce Cabinet figuraient encore M. Welche, comme ministre de l'Intérieur, M. de Banneville, comme ministre des Affaires étrangères, l'amiral Gicquel des Touches, comme ministre de la Marine, M. Lepelletier, comme] ministre de la
Justice. Immédiatement, les grosses difficultés commencèrent. La majorité républicaine de la Chambre était tout entière dans la main d'un seul chef : M.Gambetta, M. Thiers étant mort au mois de septembre, comme Moïse, en vue de la terre promise. Sous son impulsion, la Chambre manifesta hautement l'intention de refuser le vote du budget. La situation devenait grave, et on commençait à signaler de l'effervescence dans les esprits. C'est alors que le ministre de la Guerre adressa à tous les commandants de corps d'armée des instructions confidentielles, assez semblables à celles que je leur avais adressées moi-même, après le 24 mai, et qui leur prescrivaient la conduite à tenir en cas de troubles matériels. C'est alors aussi que se passa, à Limoges , l'incident du major Labordère, déclarant qu'il briserait son épée plutôt que de s'associer à un attentat contre la Chambre. Il est important de remarquer que le major travestissait les instructions qu'on lui avait transmises, et que jamais personne ne lui avait demandé de marcher contre la Chambre. Il fut mis en retrait d'emploi, et ce fut une punition bien douce pour un acte d'insubordination qui frisait la rébellion. Les événements se précipitaient avec une telle rapidité que l'on ne prit pas garde à certains symptômes alarmants qui se manifestèrent dans l'armée, car je sais qu'il parvint à ce moment au ministre de la Guerre des réponses de plusieurs généraux qui mettaient des restrictions à leur obéissance, et j'ajoute qu'ils n'eussent point osé se permettre des manifestations aussi contraires aux traditions, si, pendant la période qui venait de disparaître, ils ne s'étaient pas sentis maintenus à l'écart, tenus en suspicion et privés de toute direction un peu ferme.
Le Maréchal s'illusionnait encore. Il croyait qu'au besoin, le Sénat, dont la majorité lui était acquise, prononcerait une seconde dissolution, et il l'avait an-