‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 275 sur 309 · TOURNÉES PRÉSIDENTIELLES · texte numérisé non relu

TOURNÉES PRÉSIDENTIELLES

Pendant l'été de 1877, le Maréchal parcourut une partie de la France. Il vint en Touraine, au mois de septembre, et j'allai le recevoir à Poitiers. Il descendit à la préfecture, chez l'aimable M. Fournier-Sarlovèze. Suivant sa constante habitude, il se chargeait de tous les frais considérables qu'entraînait son séjour. Le soir, après un grand dîner offert aux autorités, il reçut la plupart des maires du département, qu'il laissa enchantés et conquis par sa bonhomie, sa simplicité, son aménité. Ce que je reprochais à la plupart des hauts fonctionnaires du 16 Mai, c'était un ton rogue, des manières cassantes, peu faites pour leur concilier les sympathies. L'attitude du Maréchal contrastait avec la leur d'une façon saisissante. Bienveillant, abordable, égal, il poussait la mansuétude jusqu'à la longanimité, sans jamais paraître s'apercevoir des outrages que lui prodiguaient les républicains et par lesquels ils se déshonoraient. L'évêque de Poitiers était Mgr Pie, prélat éminent, véritable père de l'Eglise, mais très activement mêlé au mouvement monarchiste. Il semblait s'en prendre au Maréchal des insuccès du comte de Chambord, et ne pas avoir confiance dans l'issue du 16 Mai. Il vint pourtant dîner avec nous et fut comblé de prévenances.

A Poitiers, comme dans toutes les villes qu'il traversait, le Maréchal était reçu avec tous les honneurs réservés par le décret de Messidor au chef de l'Etat : au fracas de l'artillerie, au bruit des cloches, les troupes faisant la haie sur son passage. Mais cet appareil imposant était purement décoratif, et, derrière les troupes, la rue était livrée à qui voulait la prendre. Au départ du Maréchal, on fut obligé de changer l'itinéraire du cortège de la Préfecture à la gare , pour éviter une manifestation hostile, préparée dans les rues qu'il devait suivre. Si l'on m'eût demandé mon avis, on n'eût pas obliqué d'une semelle, et, au lieu de fuir la manifestation, on lui eût passé sur le ventre, car le

premier devoir d'un gouvernement consiste à se faire respecter, et les foules, instinctivement, s'écartent des gens qui se laissent monter sur le pied.

De Poitiers, le Maréchal se rendit à Tours, en passant par Châtellerault, où il visita la manufacture d'armes. Le préfet d'Indre-et-Loire était M. de Nadaillac, dont la femme, sœur du général de Courcy, était amie intime de la Maréchale. Le marquis de Nadaillac, précédemment préfet des Basses-Pyrénées, avait dû être déplacé, à cause de ses sympathies pour les carlistes, qui luttaient en Espagne contre le gouvernement établi. Nous nous étions concertés pour faire au Maréchal une réception grandiose. Mais nous avions à lutter contre forte partie. L'opposition tourangelle avait pour chef un homme qui a conquis, depuis, beaucoup de notoriété : M. Wilson, frère de Mme Pelouze et gendre de M. Grévy. Et M. Wilson avait préparé, de son côté, au Maréchal, une réception différente de la nôtre. Il était aidé dans cette belle tâche par le maire de la ville, M. Belle, personnage riche, ambitieux et désireux de jouer un rôle politique, qui s'était jeté à corps perdu dans l'opposition, encore bien qu'il eût marié sa fille à un ultra-conservateur. Et comme M. Belle disposait de la police locale, les adversaires du Maréchal étaient maîtres du pavé. M. Wilson avait donc levé dans les bas-fonds de la populace une cinquantaine de malotrus, qui nous assourdissaient de leurs clameurs dès que nous mettions le nez dehors, et qui nous accompagnaient avec scrupule dans tous nos déplacements, se transportant partout , en même temps que nous, dans des voitures frétées pour eux, en imposant aux foules et couvrant de leurs sifflets et de leurs cris les vivats qu'elles étaient disposées à pousser.

Comme l'argent de leur patron donnait à ces ouvriers des honteuses besognes le don d'ubiquité, ils pouvaient faire illusion et paraître, grâce à ce truc de théâtre, les

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