‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 33 sur 309 · TOUT SE CALME · texte numérisé non relu

TOUT SE CALME

ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, était de ceux-là. Aussi, quand on apprit que la France, représentée aux réunions de Nickolsburg, allait par sa participation au traité de paix entre la Prusse et l'Autriche accepter le fait accompli, déclina-t-il la responsabilité de la politique nouvelle et donna-t-il sa démission. Il fut remplacé par M. de Lavallette, qui, dans une circulaire restée célèbre, inventa la théorie commode des « trois tronçons ».

Quant à nous, officiers, systématiquement éloignés de la politique, nous avions cependant l'instinct que sous nos yeux se reconstituait l'empire d'Allemagne, sous l'hégémonie prussienne. Nous nous persuadions qu'il était encore peut-être temps d'intervenir, que tout au moins un corps d'observation allait être dirigé sur le Rhin, et chaque matin, nous nous disions que peutêtre le soir nous serions partis. L'ordre attendu et espéré ne vint pas. L'Empereur, malade, resta à Biarritz. Notre agitation militaire tomba d'elle-même, et bientôt il ne fut plus question que des manœuvres habituelles que le Maréchal faisait ponctuellement exécuter, sans leur imprimer cependant ni imprévu, ni par conséquent intérêt. J'assure bien que nous ne nous préoccupions guère du fameux dicton d'après lequel les manœuvres d'une armée doivent changer tous les vingt ans. Nous restions enfermés dans les termes de nos vieux règlements, sans même paraître nous demander si l'adoption du fusil à tir rapide ne rendrait pas nécessaire une transformation de la tactique. La cavalerie évoluait d'après les préceptes de 1829 et d'après les règles tracées par le général de Melfort, aide de camp du maréchal de Saxe. Très souvent, nous recevions la visite d'officiers étrangers qui se croyaient obligés de payer l'accueil empressé dont ils étaient l'objet par des éloges exagérés, que nous acceptions comme de l'argent comptant.

Il faut avoir une certaine dose de naïveté pour croire que les étrangers voyagent à notre profit, et non au leur; qu'ils s'amuseront à nous faire toucher du doigt les imperfections qu'ils peuvent constater dans notre état militaire et dont ils se réservent de tirer parti, le cas échéant, sur un autre terrain que celui des manœuvres. Pourtant, j'entendis, cette année-là, au camp de Châlons, une conversation qui m'est restée gravée dans la mémoire et qui aurait dû nous ouvrir les yeux à tous. Dans tous les cas, elle m'a ouvert les yeux, et j'en ai tenu compte en temps utile. Sir Hope Grant, qui avait commandé en chef l'armée anglaise dans la campagne de Chine,- était venu voir le camp. C'était un général de cavalerie, et, pour faire honneur à son collègue anglais, le général Feray fit monter à cheval toute sa belle division de cavalerie de la Garde. Les trois brigades en grande tenue furent déployées sur une seule ligne, et le général anglais passa devant notre front, en louant hautement notre belle attitude. Puis, la manœuvre commença immédiatement. Le général Feray ordonna d'abord la formation d'une colonne serrée à une allure vive. Le mouvement fut irréprochablement exécuté, et le général Grant de dire aussitôt :

— Oh! très bien! très bien! Mais l'hypothèse?

— Comment ! l'hypothèse ! répondit le général Feray.

— Mais oui, l'hypothèse ! Dans quel cas, à la guerre, exécuteriez-vous ce mouvement ?

— Mais il n'y a pas d'hypothèse, j'ai voulu seulement vous montrer le mécanisme du mouvement et la façon dont chaque unité l'exécute.

Et tout de suite l'on passa à un autre exercice, après lequel le général Grant répéta textuellement les mêmes mots : « Oh ! très bien ! très bien ! Mais l'hypothèse ? »

ET L'HYPOTHÈSE? 6g

Et le général Feray fit textuellement la même réponse : « Il n'y a pas d'hypothèse. »

Cette petite scène se renouvela trois ou quatre fois. Puis, le général Grant comprit, et en homme de bon goût il se borna à s'extasier sur les manœuvres dont il avait été témoin. Mais, dans le rang, on avait entendu, et en revenant de la manœuvre, d'un bout à l'autre de la colonne, on entendait les loustics contrefaisant l'accent anglais et criant : « Oh ! très bien ! très bien ! Mais l'hypothèse ? » Et de rire.

Eh bien, le général anglais avait absolument raison. Quand les troupes ont franchi la période d'instruction élémentaire, tout, dans les exercices qu'on leur fait faire, doit être subordonné à ce but : les entraîner physiquement et intellectuellement à la guerre , et pour cela les mettre conventionnellement en face des éventualités qu'elles rencontreraient dans une campagne réelle. On ne manœuvre pas pour manœuvrer ; on manœuvre pour apprendre à se battre, et si le camp de Châlons ne servait pas à donner aux troupes l'illusion, et par conséquent l'expérience de la guerre , il ne servirait à rien du tout. Ce jour-là, quand la manœuvre fut finie, tout l'état-major de la cavalerie de la Garde fit au général Grant l'honneur de lui servir d'escorte, et, comme pour la circonstance nous montions, tous, les plus beaux spécimens de nos écuries, comme, tous, nous rivalisions dans le luxe des chevaux, les bêtes qui nous portaient pouvaient passer pour la fine fleur de l'aristocratie chevaline. Mon bucéphale s'appelait « Joyeux Vicomte ». Je ne sais pas s'il aurait pu renouveler à mon profit l'exploit légendaire que le général Marbot attribue à sa jument « Lisette », combattant pour son maître des pieds et des dents, le tirant, blessé, du milieu des Russes et rapportant, en outre, entre ses mâchoires, un grenadier ennemi qu'elle avait saisi par la ceinture. Mais je me rappelle que c'était un glorieux

cheval, plein de force et d'élégance. Le général Grant le remarqua :

— Général, me dit-il, vous montez là un bien beau cheval; à Londres, il vaudrait beaucoup d'argent.

— Mais, mon général, s'empressa de répondre avec amabilité le général Feray,la bête qui vous porte n'est pas moins belle.

— Oh ! cela ne se compare pas, répondit l'Anglais, et je répète que chez nous ce cheval vaudrait beaucoup d'argent.

Notre hôte ne se trompait pas. La bête venait d'Angleterre, d'où elle avait été ramenée par le duc de Gramont-Caderousse, qui l'y avait payée fort cher. Il l'avait vendue au duc de Bisaccia, qui me l'avait cédée pour le prix qu'il en demandait au Tattersall, où il l'avait mise en vente. Le général Fleury m'en avait offert un prix considérable ; mais je n'avais pas voulu m'en défaire, même au profit des écuries impériales, et je m'étais payé le plaisir de répondre au grand écuyer :

— Quand un officier de cavalerie a de l'argent, c'est pour s'acheter un beau cheval. Et quand il a un beau cheval, ce n'est pas pour s'en faire de l'argent.

L'Empereur, bien qu'éloigné du camp, s'intéressait fort à la vie que nous y menions et ne négligeait rien pour nous en rendre le séjour agréable. C'est ainsi qu'il avait confié à un imprésario actif et intelligent le soin de recruter une très bonne troupe dramatique qui, deux et même trois fois par semaine , donnait au théâtre du camp des représentations gratuites très appréciées et très courues. Je n'avais pu goûter ce genre d'agréable distraction, car j'étais arrivé au camp encore très souffrant de la maladie qui m'avait forcé à quitter le Mexique, et la fâcheuse anémie n'avait fait que grandir et prospérer au milieu de nos manœuvres, pourtant peu fatigantes. Ma femme était venue s'établir, pour me donner ses soins , au petit village de

Page 1