‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 32 sur 309 · LE FUSIL A AIGUILLE · texte numérisé non relu

LE FUSIL A AIGUILLE

ger de fusil. La transformation de l'armement fut ajournée et oubliée. Dans les ateliers du colonel Paulmy, travaillait un ouvrier armurier prussien assez intelligent pour comprendre toute la portée de cette invention. Il en copia tous les dessins, les emporta dans son pays, et ce fut sur ces plans qu'en Prusse le fusil à aiguille fut fabriqué et adopté. Il avait déjà fait ses preuves à côté des Autrichiens dans la guerre de Danemark ; il venait de les renouveler sur les Autrichiens eux-mêmes, et son feu, terrible et continu, avait largement compensé l'infériorité numérique de l'infanterie prussienne.

En France, ce cher pays de routine, nous étions encore persuadés que notre armement était supérieur à celui des Prussiens. On croyait que plus le projectile est gros, et plus le tir est meurtrier, et les temps n'étaient pas encore très éloignés où l'on avait armé de grosses carabines les compagnies d'élite des chasseurs à pied. C'était, on le voit, le contre-pied du principe adopté aujourd'hui, et qui consiste à diminuer de plus en plus le calibre des armes à feu, d'abord pour leur donner une portée infiniment plus longue, et ensuite pour pouvoir confier au soldat une quantité plus considérable de cartouches, sans trop le surcharger.

Au mois de janvier de cette même année, j'étais allé à une des réceptions hebdomadaires du ministre de la guerre. Le maréchal Randon, qui était fort gai ce jour-là, m'avait pris à part, pour causer de nos souvenirs communs d'Afrique, lorsque l'huissier annonça le général de Bentzmann. Le général de Bentzmann était, pour me servir d'une locution familière, un des gros bonnets de l'artillerie française. Ancien officier d'ordonnance du général de Lamoricière, ami intime du maréchal Bosquet, commandant de l'artillerie du corps expéditionnaire de Chine, il commandait, à ce momentlà, à Vincennes, l'artillerie de l'armée de Paris et présidait, en outre, une commission qui étudiait la substi- 111. 5

tution du fusil à tir rapide au fusil à piston en usage dans l'armée. Il vint saluer le Maréchal, qui, me retenant, lui dit :

— Eh bien, Bentzmann, où en êtes-vous dans votre commission? Est-ce que vous allez adopter le fusil à aiguille?

— Mais non, Monsieur le maréchal; nous n'y pensons pas. Il est déjà fort difficile avec le fusil actuel d'approvisionner suffisamment les troupes dans le combat. Avec leur tempérament nerveux, nos hommes, munis d'un fusil à tir rapide, brûleraient rapidement toutes leurs cartouches et se trouveraient dépourvus, au moment décisif, sans qu'on ait le temps de les réapprovisionner.

— Comme vous avez raison ! Continuez à maintenir votre commission dans ces idées-là. Tout cela, voyezvous, c'est de la pure et belle théorie; mais il faut attendre la pratique , et on se préparerait de cruels mécomptes, si l'on se lançait imprudemment dans l'inconnu.

Voilà ce qu'on pensait, dans les hautes sphères militaires françaises, à la veille de Sadowa. Moins de huit jours après la bataille, la même commission se réunissait au camp de Châlons, et en moins de quarante-huit heures, elle adoptait le fusil Chassepot, qui porta longtemps officiellement le nom de « fusil modèle 1866 » et qui, d'ailleurs, pouvait lutter avantageusement avec le fusil à aiguille prussien.

La bataille de Sadowa ne modifiait pas seulement nos idées militaires ; elle modifiait aussi nos idées politiques. Elle donnait tort aux partisans de la neutralité et même à ceux qui, croyant que la guerre serait longue et les succès balancés, estimaient que la France devait attendre, pour entrer en scène, que les deux belligérants fussent épuisés. Elle donnait raison à ceux qui avaient prêché notre intervention dans le conflit. Le

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