HAUTE ÉCOLE
dans les moyens d'action, ce qu'on appelle le tact, un calme et une patience à toute épreuve, et une souplesse du corps que l'on peut conserver quand on l'a entretenue, mais qui disparaît trop souvent avec l'âge. Nous travaillions, tous les deux, comme des élèves de Saumur, ce qui n'était pas très banal pour un général. Si Darras tira meilleur parti que moi des conseils du capitaine Lunel, le capitaine Lunel tira meilleur parti de ses relations avec mon aide de camp que de ses relations avec moi. Un incident que je vais raconter rapprocha momentanément Darras des puissants du jour, et il en obtint pour Lunel un poste au haras du Pin, tout à fait en rapport avec les aptitudes de ce maître écuyer. Pour n'avoir plus à y revenir, je dirai tout de suite qu'en 1870, Lunel reprit du service actif, et fut nommé chef d'escadrons en 1872. Il est mort tout récemment, dans une situation où il n'avait plus à monter à cheval. Il commandait les gardes du Palais de justice. Il était devenu une figure bien parisienne, choyé par les avocats , la presse et les plaideurs , et méritant par une inépuisable obligeance les sympathies dont il était entouré. Je le remplaçai comme professeur d'équitation par un ancien capitaine de dragons, nommé Rabbe, original fanatique de son art, dont il possédait toutes les finesses. Nul ne dressait un cheval comme lui. Mais il exécutait tous ses travaux de dressage à pied, avant de s'aventurer sur le dos de la bête, car, chose extraordinaire, cet écuyer consommé était fort peu solide à cheval et tombait à la première incartade. Au commencement de novembre, la cour, suivant son usage, vint s'établir à Compiègne pour les chasses, et j'allai y prendre le commandement de la garnison, composée du régiment de chasseurs à cheval et du bataillon de chasseurs à pied de la Garde. Darras m'avait momentanément abandonné, pour devenir accidentellement une espèce de secrétaire d'ambassade. Dans
une visite qu'il avait faite au camp de Châlons, pendant l'été, le général Fleury, causant avec le colonel de Gondrecourt, son ancien camarade aux spahis, lui avait dit : « J'ai besoin d'un second aide de camp , car il est probable que je vais être chargé d'une mission en Italie. Connaissez-vous un officier d'état -major qui puisse me convenir ?
— J'ai votre affaire, répondit aussitôt Gondrecourt; c'est l'aide de camp du général du Barail. C'est un jeune capitaine, intelligent, élégant, et, de plus, artiste jusqu'au bout, des ongles. Il dessine comme un ange... qui dessinerait.
— Je le connais vaguement. Il a offert un album sur le Mexique à l'Empereur, et je lui ai envoyé un cheval. Dites-lui que je voudrais lui parler. »
Darras alla trouver Fleury. L'impression fut bonne; rendez-vous fut pris à Paris. Je ne savais rien de ces pourparlers. J'appris les accords quand ils furent faits, et j'en fus enchanté, car ils ne pouvaient être que très utiles à mon aide de camp, qui partit avec Fleury pour Florence.
La mission du grand écuyer consistait à obtenir du roi Victor-Emmanuel qu'à l'ouverture de son Parlement, il s'abstînt de faire allusion, dans le discours du trône, à Rome capitale, et maintînt à Florence le siège du gouvernement du nouveau royaume. L'Italie n'avait pas trop à se plaindre des événements. La guerre de 1866, où elle avait été battue sur terre et sur mer, à Custozza et à Lissa, lui avait valu la cession de la Vénétie. Mais, orgueilleuse et gourmande, comme le sont les enfants, elle n'était pas loin de considérer comme une injure le fait que cette cession avait été accomplie par notre entremise. Elle affichait la prétention de compléter son unité politique et géographique par l'occupation de Rome. Un discours de Victor-Emmanuel, s'associant aux aspirations nationales, eût embarrassé et
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humilié Napoléon III, en soulignant l'échec mérité que lui avait valu sa politique hésitante, au commencement de la guerre de Bohême. Il fallait l'empêcher; c'est pour cela que Fleury partit. Il réussit. Victor-Emmanuel ne parla pas de Rome. Mais dans le télégramme par lequel le grand écuyer racontait le résultat de sa mission, un mot mis de travers fit croire à Paris qu'il avait échoué et lui valut une réponse télégraphique de l'Empereur, exprimant tout son mécontentement de voir son allié oublier si vite les services rendus. Le quiproquo fut réparé. L'ambassade fut très gaie, et Darras revint de son voyage diplomatique et d'agrément avec des croquis, de bons souvenirs et quantité de joyeuses anecdotes.
J'ai déjà, dans un volume précédent, raconté un séjour à Compiègne, vu du dehors, alors que j'étais lieutenant -colonel du régiment qui était maintenant sous mes ordres. La vie était réglée comme une horloge, suivant un programme invariable qui se renouvelait pour chaque série d'invités se succédant tous les huit jours : deux chasses à courre en forêt, une promenade au château de Pierrefonds, que restaurait Violletle-Duc, une chasse à tir sur invitations spéciales, qui avait pour but d'éliminer les maladroits, et, tous les soirs, grand dîner. La petite ville était pleine de bruit et de mouvement, surtout lorsque arrivaient les séries traversant la ville, grand train, dans des breaks attelés de quatre magnifiques postières percheronnes, conduits par des postillons à la livrée impériale, tête poudrée, catogan, veste à revers rouges et à nombreux petits boutons, brassard armorié, culotte de peau et bottes à chaudron. Cette année-là, l'invité le plus considérable dont je me souvienne fut le maréchal O'Donnell, le vainqueur de Tétuan, dont il portait le titre transformé en duché. Comme tant d'autres généraux espagnols, il avait eu une existence très mouvementée, semée de
pronunciamientos et d'exécutions militaires contre les émeutiers et couronnée par plusieurs passages aux affaires, où il représentait ce que nous appellerions chez nous le centre gauche. C'était un de ces hommes qu'on appelle conservateurs libéraux et qu'on nomme ainsi parce qu'ils ne sont ni libéraux ni conservateurs, et parce qu'ils trouvent le moyen de mécontenter à la fois les libéraux et les conservateurs. Il fut l'objet tout particulier des prévenances de l'Empereur, qui organisa pour lui un spectacle militaire dont je fus chargé. L'aide de camp de service, le prince de la Moskowa, m'apporta l'ordre de faire prendre les armes aux chasseurs à pied et à cheval pour une revue qui devait avoir lieu le lendemain, et de munir la troupe de cartouches pour un simulacre de combat. A deux heures, le lendemain, dans la belle allée des « Beaux monts », qui fait suite au parc, c'est-à-dire dans un cadre à la fois grandiose et délicieux, cavalerie et infanterie étaient rangées, en grande tenue de service.
L'Empereur arriva, à la tête d'un nombreux étatmajor, où se détachait l'uniforme d'O'Donnell, en capitaine général espagnol, avec les revers et les parements rouges brodés d'or; il passa sur le front des troupes, et aussitôt un combat de la cavalerie contre l'infanterie déroula ses phases diverses : charges en fourrageurs contre les tirailleurs, charges en ligne contre les troupes en masse formées en carrés. Les choses furent menées avec entrain et régularité, et le soir, à la table impériale, le maréchal O'Donnell me renouvela les compliments qu'il m'avait déjà adressés sur le terrain, disant qu'il avait été émerveillé de la fougue et de l'entrain des cavaliers, de l'ardeur de leurs chevaux qu'il avait appris à apprécier dans ses guerres d'Afrique, de la rapidité et de la précision des mouvements opérés par les fantassins. Ces éloges n'étaient pas exagérés, car les deux corps étaient excellents et ne méritaient pas