‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 43 sur 309 · LES SOUVERAINS A PARIS · texte numérisé non relu

LES SOUVERAINS A PARIS

Longchamps, le 6 juin 1867, par l'Empereur et les Souverains.

Ces « Souvenirs » contiennent déjà une revue de Longchamps, et les revues se ressemblent toutes, comme les bals et comme les cérémonies quelconques. Cependant celle-ci fut extraordinaire, d'abord par le spectacle de quatre grands souverains réunis, par la splendeur et le nombre des troupes qui y assistaient, par la densité de la foule élégante dont les masses entassées servaient de bordure et d'avenues au théâtre où se déroulait la féerie. Mes guides de Meaux et mes chasseurs de Compiègne étaient venus la veille de leur garnison pour prendre part à la revue ; ils avaient été cantonnés à la Chapelle Saint-Denis. Chaque régiment, conduit par son colonel, arrivait de son côté sur l'emplacement repéré et indiqué par les officiers d'étatmajor; de sorte que vers midi, infanterie, artillerie et cavalerie étaient rangées, dans l'ordre qui devait le mieux se prêter à leur écoulement méthodique qu'on appelle le défilé. Des escortes d'honneur se détachaient alors, pour suivre les aides de camp qui allaient chercher leurs généraux, et quand nous arrivions sur le champ de course, nous trouvions tout notre monde préparé à subir notre coup d'œil d'inspection. On a évalué à soixante mille le nombre des soldats qui furent ce jour-là passés en revue. Pour vérifier ce chiffre, il faudrait avoir assisté au défilé dans son entier, compté les files d'une compagnie ou d'un escadron et le nombre des compagnies et des escadrons, car il est très difficile d'apprécier les effectifs des troupes en masse. On ne voit que les surfaces, et on ne peut pas juger les densités. Cependant, à vue de nez et en tenant compte, pour l'évaluation générale, des troupes directement placées sous mes ordres, j'estime qu'il n'y avait pas, ce jour-là, à Longchamps, plus de trente à trente-cinq mille hommes. Mais les professionnels seuls pouvaient s'en

apercevoir. Les autres ne virent que la belle prestance du soldat, la régularité de sa marche, la précision des mouvements des différents corps, la splendeur des uniformes.

L'armée était très coquette alors, et pour le fantassin de la ligne lui-même, on sacrifiait la commodité à l'élégance. Le militaire français était sanglé, gêné dans un uniforme dont l'entretien lui prenait tout son temps. Mais le plaisir de se croire beau, individuellement ou même collectivement, lui faisait tout oublier. Nous avons simplifié tout cela depuis. Nous l'avons même trop simplifié. Nous avons supprimé les ornements inutiles, le tambour-major doré, le sapeur, à la fois terrible et doux sous son bonnet à poil et son tablier blanc, les buffleteries de couleur, le shako même, coiffure incommode, d'ailleurs, que nous n'avons pas osé remplacer par le casque rationnel, de peur d'avoir l'air d'imiter les Prussiens, que nous avons copiés sur des points bien plus essentiels, la sabretache, les plumes, les aigrettes, les aiguillettes, les colbacks, les talpacks, les tresses, la ravissante tenue de ville des officiers de cavalerie, dragons et cuirassiers qui, avec leur bicorne, l'habit serré à la taille et l'épée, ressemblaient à des marquis de l'ancien régime. De toutes les parures d'autrefois, il ne nous reste plus guère que le chapeau bordé et emplumé des généraux, leur culotte blanche et leurs bottes à l'écuyère en cuir verni; et encore ontils perdu l'habit brodé, moins commode, mais bien plus fashionable que la tunique. Nous avons eu tort, parce que nous avons méconnu un penchant naturel qui rend, en quelque sorte, l'homme esclave de sa parure, et qui se manifeste aussi bien chez le sauvage que chez l'Européen le plus civilisé. Le Peau-Rouge, avant de se battre, se peint en guerre et se harnache de plumes et de verroteries. Dans cette coquetterie instinctive, on ne trouve pas seulement le but, le désir de frapper

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