EMILE DE GIRARDIN
conditions, et chaque fois M. de Girardin insistait pour que je vinsse chez lui. Chaque fois, je me confondais en remerciements; mais je ne me décidais pas à profiter de son invitation. Son salon était certainement le plus curieux de Paris. On était assuré d'y rencontrer des personnages intéressants à entendre et agréables à fréquenter. Mais, à cette époque-là, j'avais horreur de la politique. Je n'y entendais rien du tout, et je me rendais instinctivement compte qu'elle se fait beaucoup plus avec des intérêts qu'avec des convictions. J'étais content de mon sort, je croyais la France contente du sien, et je n'éprouvais pas le besoin d'aller troubler ma quiétude, en m'abreuvant de discussions stériles et passionnées. Je poussais la réserve jusqu'à ne mettre les pieds nulle part, en dehors des réceptions des Tuileries et des réceptions du ministère de la guerre. Les bals des ministères, les soirées du président du Sénat, les fêtes légendaires au palais du Corps législatif, ou au ministère des affaires étrangères, ou au palais du quai d'Orsay, ne m'ont jamais vu, et, en ours déterminé, systématique, j'ai toujours laissé perdre des invitations , objet de toutes les convoitises.
L'Exposition de 1867, qui succéda à toutes ces agitations belliqueuses et les fit oublier, ne me fit sortir de ma retraite que pour figurer dans les fêtes nationales, à la tête de mes régiments. J'ai donc laissé mes contemporains, sous le prétexte d'examiner les progrès de l'industrie, se livrer à leurs études comparatives sur les bières et autres boissons plus ou moins hygiéniques de provenances diverses, et sur les mérites des jeunes beautés préposées à la vente de ces rafraîchissements ; car c'est, je crois, pour le gros public le bénéfice le plus clair de ce genre d'exhibition. La féerie dura six mois ; elle fut merveilleuse. Mais je me reconnais impuissant à décrire cette longue fête dont les bruits
mouraient, avant de parvenir à la petite maison que j'habitais à Passy, rue des Vignes, pendant que ma brigade de cavalerie restait, les guides à Meaux et les chasseurs à Compiègne. J'eus pour les étrangers qui nous avaient envahis la prévenance de ne leur disputer leurs places ni à l'Opéra, ni à la Comédie française, ni même dans la bonbonnière des Variétés, où régnait la diva Schneider, qui fut la reine de toute cette bacchanale, à ce point que, pour la voir, on télégraphiait des quatre parties du monde, afin de retenir une loge ou un fauteuil.
Ce qui donna à l'Exposition de 1867 un éclat tout particulier et un caractère politique, ce fut la visite des Souverains, répondant avec empressement à l'invitation de l'Empereur. L'empereur de Russie, le roi de Prusse se trouvèrent ensemble à Paris. Le Sultan y vint un peu plus tard. Et enfin l'empereur d'Autriche. Paris accueillit convenablement ses hôtes couronnés, qui traversèrent des rues pavoisées à leurs couleurs et pleines d'une population bruyante, mais respectueuse. L'Empereur détacha près de chacun des Souverains un général, des officiers d'ordonnance et des chambellans, chargés de faire le service auprès d'eux concurremment avec leurs officiers. C'est à ce titre que le général Le Bœuf accompagnait le Czar dans sa visite au Palais de justice, où il fut si mal accueilli par un groupe de jeunes avocats, réservés, pour la plupart, à de hautes destinées.
L'Empereur et l'Impératrice se prodiguèrent, d'ailleurs, pour recevoir les souverains avec une bonne grâce exquise et une magnificence sans pareille. Mais j'avoue que je n'ai gardé un souvenir très précis que des fêtes auxquelles je fus tenu d'assister. Aussi, pour moi, l'épisode saillant de l'Exposition, c'est la grande revue de l'armée de Paris et de la Garde impériale, au grand complet, passée sur le champ de course de