‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 45 sur 309 · ALEXANDRE IL · texte numérisé non relu

ALEXANDRE IL

l'empereur Napoléon, qu'Alexandre II faillit être assassiné par Bérézowski. L'homme sortit de la foule, marcha au-devant de la voiture qui remontait une allée, près de la Cascade, et tira un coup de pistolet sur le Czar. Heureusement l'écuyer de service à la portière, M. Raimbeaux, poussa son cheval, qui reçut la balle destinée au Czar. L'assassin fut saisi immédiatement et remis entre les mains de la police. Le bruit de l'attentat se répandit comme une traînée de poudre, et les Souverains rentrèrent au château, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Malheureusement, le jury de la Seine allait bientôt manquer aux devoirs les plus élémentaires de l'hospitalité nationale, en accordant des circonstances atténuantes au crime sans excuse de Bérézowski ; crime sans excuse, car il était commis à la fois contre le Czar et contre la France, dont le Czar était l'hôte et qui avait ouvert ses portes à l'assassin. Si Bérézowski avait été condamné à mort, jamais il n'aurait été exécuté, car Alexandre II ne pouvait pas ne pas demander sa grâce et ne pas l'obtenir. Le verdict du jury de la Seine pouvait donc passer pour une sorte d'alliance criminelle avec les ennemis mortels de notre hôte. Le Czar, à qui décidément le Palais de justice ne portait pas bonheur, en garda, m'assura-t-on, un sentiment plus amer que de l'injure qu'il avait subie dans sa visite au palais de saint Louis. Il serait peut-être exagéré de prétendre que si des étourneaux habillés en avocats n'avaient pas crié : « Vive la Pologne, monsieur! » et si douze bourgeois n'avaient pas déclaré que Bérézowski n'était qu'à moitié coupable, le czar Alexandre 1 1 n'aurait pas permis le démembrement de la France par son oncle l'empereur Guillaume en 187 1. Mais il serait malaisé de doser la place que tinrent dans l'esprit du Souverain les sympathies légitimes qu'il pouvait avoir pour l'Allemagne et les rancunes également légitimes qu'il oouvait avoir contre nous.

Mettons-nous à sa place. Sans doute, le monde officiel l'avait entouré d'égards et de génuflexions. L'Empereur l'avait traité en frère, l'Impératrice l'avait traité en femme qui veut plaire et qui sait plaire, les gens de la cour l'avaient traité en fidèles sujets, la masse de la population avait été convenable. Mais ce Souverain qui était entré dans Paris par le boulevard de Sébastopol, lui rappelant la catastrophe qui avait tué son père ; ce Souverain qui avait été accueilli au Palais de justice par les huées de jeunes gens tenant une place sociale incontestable; ce Souverain sur lequel on venait de tirer avait bien le droit de ne pas être enchanté de son séjour en France et jusqu'à un certain point de croire, ou bien que le gouvernement impérial n'était pas sincère, ou bien qu'il n'avait pas été assez fort, ou assez habile, ou assez informé, pour lui éviter de pareilles avanies.

Le Czar libérateur a pourtant prouvé qu'il avait l'âme trop haute pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir obéi, en 1870, au souvenir fâcheux de son séjour à Paris en 1867. Son abstention s'explique par son désir de profiter de la conflagration européenne pour déchirer le traité de Paris ; et une fois ce résultat considérable obtenu, il a accompli son devoir européen, en s'opposant en 1875 aux desseins de l'Allemagne qui voulait nous faire expier notre relèvement trop rapide, à son gré.

A l'issue de la revue, l'empereur de Russie distribua en témoignage de satisfaction des décorations à tous les généraux qui y avaient figuré. Le roi de Prusse s'abstint d'imiter cet exemple, et, en dehors de la maison de l'Empereur, aucune décoration prussienne ne fut donnée à l'armée.

J'ai encore gardé très vivant le souvenir d'une fête donnée par l'Impératrice, aux Tuileries, le lendemain de la revue. Quand l'Empereur invitait, l'étiquette très

Page 1