‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 46 sur 309 · FÉERIE · texte numérisé non relu

FÉERIE

minutieusement observée exigeait que l'on vînt en grand uniforme. Quand, au contraire, les invitations portaient le nom de l'Impératrice, l'uniforme n'était pas absolument de rigueur, et quand on était invité à ses « petits lundis », on était reçu en frac, culotte courte et bas de soie noirs. L'Impératrice avait donc voulu que les Souverains et les grands dignitaires pussent déposer pour cette fête le harnais militaire. Ce fut un enchantement. Les Tuileries, pour la circonstance, avaient été éclairées à la lumière électrique , ce qui constituait une nouveauté. Un immense escalier extérieur, en fer à cheval, descendait de la salle des Maréchaux dans le jardin, où les Souverains et les principaux invités purent échapper, à diverses reprises, à la cohue des salons que remplissait un monde fou.

Je revois encore l'Impératrice entrant sous le poids éblouissant des diamants de la couronne, au bras de l'empereur de Russie avec qui elle se mettait en frais d'amabilité. Le Czar nous parut plus grand que nature. Il avait l'air tout à fait impérial, mais froid, impérieux, sévère même. Son regard était très mobile et même un peu inquiet. Le roi de Prusse, avec sa tête blanche, son visage coloré et souriant, galant, empressé auprès des dames, nous fit l'effet d'un excellent gentilhomme de province. Derrière lui, le comte de Bismarck, avec sa haute stature, sa grosse tête, aux yeux à la fois durs et vifs, excitait une grande curiosité. Du reste, je jouissais du spectacle, sans chercher à m'en graver les détails dans la mémoire, car je n'imaginais pas qu'un jour viendrait où j'aurais à en parler à mes contemporains.

Les Souverains partis, ce fut le tour du Sultan, qui, lui aussi, fut reçu très magnifiquement, mais peut-être avec moins d'éclat. On lui donna aussi le spectacle d'une grande revue, sans faire venir, pourtant; les portions de la Garde détachées en province, et mes

escadrons restèrent dans leurs garnisons. Avec les autres généraux sans troupes, je fus invité à me joindre à l'état-major impérial. La revue n'eut pas lieu à Longchamps. Les locataires du terrain de course avaient demandé et obtenu, pour celle du 6 juin, une indemnité de soixante mille francs, représentant le prix de leur récolte de foin qui avait été perdue; et, par économie, on emprunta pour la revue l'avenue des Champs-Elysées, en rangeant les troupes de chaque côté de l'avenue.

Nous allâmes tous chercher l'Empereur et le Sultan, et l'on nous fit l'honneur de nous présenter à Sa Hautesse. Nous vîmes un souverain oriental du type le plus pur et le plus archaïque : teint bronzé, gris, physionomie morne, mal éclairée par deux yeux pourtant bien fendus, mais comme ensommeillés. Il paraissait étranger à tout ce qui se passait autour de lui, laissant tomber de temps en temps, d'une voix sans timbre, quelque courte phrase qui excitait parmi ses serviteurs, prompts à se bousculer, une agitation extraordinaire. Rien de vivant ; une statue qui marcherait. Mais avec cela, sinon un grand air de dignité, une attitude passive de commandement, tout à fait frappante. Il portait le costume assez disgracieux adopté par les Turcs, et ne se distinguait des généraux de son entourage que par de plus grosses épaulettes et par l'aigrette traditionnelle de plumes de héron, parsemées de diamants, qui surmontait son tarbouch. Mais tout le luxe oriental éclatait sur son cheval, dont la bride, la schabraque et la selle turque étincelaient de broderies d'or, de pierreries et de perles, et dont la queue était relevée par un gros nœud de diamants. Souple comme une femme, coquette comme elle, la superbe bête semblait avoir le sentiment de sa parure et de sa beauté.

La visite du Sultan constituait un fait à peu près unique, aucun souverain n'ayant eu, jusqu'alors, l'honneur d'offrir l'hospitalité au Commandeur des Croyants.

Page 1