LE FANTOME DE MAXIMILIEN
Pour tout homme de bon sens, le départ de l'armée française devait entraîner le départ de l'empereur Maximilien. Lui-même l'avait compris, car il avait suivi nos dernières troupes jusqu'à Orizaba, comme s'il eût voulu partir avec elles. A Orizaba, les chefs de ses partisans, les généraux Méjia, Miramon, Marquez, se jetèrent à ses pieds et le supplièrent de rester. Il crut son honneur engagé à ne pas abandonner le parti qui s'était compromis pour lui, et il se décida à retourner à Mexico. C'était une folie chevaleresque, un sacrifice sublime, qui avaient leur source dans les plus nobles sentiments de l'âme humaine. Le maréchal Bazaine aurait dû comprendre la grandeur de cette immolation, mais jamais il n'aurait dû la permettre. Mieux que personne, il connaissait l'état exact des choses mexicaines. Mieux que personne, il connaissait la faiblesse du parti impérialiste, le peu de solidité des dévouements qui entouraient l'Empereur, l'inconsistance de l'armée impériale mexicaine, en dépit de ses quelques cadres français. Mieux que personne, il savait cette armée incapable d'assurer la pacification du pays et d'obtenir des résultats que lui, maréchal de France, avec de vieilles troupes, il n'avait pu atteindre. Mieux que personne, il savait que le succès était impossible. Mieux que personne il connaissait le caractère implacable de Juarez altéré de vengeance, et celui de ses partisans qui seraient d'autant plus impitoyables, dans la victoire, qu'ils n'avaient pas su faire la guerre autrement que par le pillage, le vol, l'incendie et l'assassinat. Mieux que personne , par conséquent , il savait d'avance qu'une catastrophe était inévitable. Aussi son devoir strict était-il de l'empêcher à tout prix et d'employer pour cela le seul moyen efficace, la force, si les raisonnements avaient échoué devant la ténacité du Souverain.
Il devait dire à l'empereur Maximilien : « J'admire l'héroïsme qui vous porte à partager le sort de ceux
qui vous ont acclamé, mais je veux dégager ma responsabilité et celle de la France. Vous êtes venu ici sous les plis de notre drapeau. Si un malheur, trop facile à prévoir, vous y arrivait, ce serait l'honneur de la France et le mien qui en répondraient devant l'Histoire. Vous m'obligez à commettre un attentat contre votre personne; je le commets. Vous êtes mon prisonnier. Je débarquerai Votre Majesté sur tel point de l'Europe qu'elle me désignera, et s'il lui plaît, une fois libre, de recommencer l'aventure, elle sera seule à en subir les conséquences matérielles et morales. »
Je sais bien qu'en agissant ainsi, le Maréchal n'aurait pas échappé à toute critique; on n'y échappe jamais. Mais au moins, l'aventure mexicaine se serait terminée par une coupure franche, opérée par nousmêmes, et non par cette tragédie lamentable dont le second Empire a dû porter le poids funèbre, qui est venue s'ajouter au mécontentement produit par de nombreuses pertes d'argent parmi les souscripteurs des emprunts et qui, habilement exploitée, par une opposition infernale, a, plus que ces pertes elles-mêmes, aliéné à Napoléon III une partie de l'opinion publique. Quant au maréchal Bazaine, il n'était pas revenu du Mexique en triomphateur, et, pour lui marquer son mécontentement , le gouvernement impérial l'avait privé, à son retour, des honneurs auxquels lui donnaient droit les règlements militaires. Il était maintenu dans une sorte de disgrâce qui allait faire affluer vers lui les sympathies de l'opposition. C'est à ces sympathies qu'il dut d'être désigné et imposé à l'Empereur, plus tard, comme généralissime de l'armée du Rhin. Et à ce titre, cette opposition doit partager la responsabilité des malheurs qu'amena l'impéritie de son commandement.
Aujourd'hui, de cette épopée si mal terminée que j'ai racontée, au moins pour la part modeste que j'y ai