‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 5 sur 309 · MON AIDE DE CAMP · texte numérisé non relu

MON AIDE DE CAMP

division. A peine débarqué au Mexique comme lieutenant, il fut pris dans l'état-major du général Douai. Quoiqu'il n'appartînt plus à mon régiment, je ne le perdis pas de vue pendant toute la campagne, dont il revint capitaine et décoré. C'était, d'ailleurs, un très brillant officier sous tous les rapports ; grande facilité de travail, belle contenance au feu, sang-froid en face du danger, de l'esprit, de la gaieté, de la bonne grâce, du goût pour la vie de camaraderie; tout cela était, en outre , rehaussé chez lui par un talent d'aquarelliste qui l'aurait mis de pair avec les professionnels célèbres. Il avait tiré de ce don un parti très utile. Et, mettant à profit son séjour au Mexique, il en avait rapporté une collection d'aquarelles représentant ce que le pays offrait de plus pittoresque ou de plus remarquable. Il les avait réunies en un album superbement relié, pour en faire hommage à l'Empereur, qui avait daigné les accepter. Cet album était une très belle œuvre d'art que les familiers des Tuileries ont pu voir très longtemps sur une des tables du grand salon. Darras avait le droit de penser qu'elle attirerait sur lui d'une façon utile l'attention impériale. L'Empereur chargea le général Fleury d'offrir à l'auteur de l'album un très beau cheval de ses écuries. Et Darras, écuyer consommé, rêvait d'un de ces grands beaux chevaux anglais qui faisaient la gloire des écuries impériales et que sa fortune modeste ne lui permettait pas d'acquérir. Par malheur pour lui, l'empereur du Maroc venait justement d'envoyer une mission à Paris, et, suivant l'usage oriental, cette mission avait présenté à Napoléon III, entre autres cadeaux, une demi-douzaine de chevaux marocains qui sont peut-être les moins élégants de tous les chevaux barbes. Le grand écuyer, très peu fanatique de la race barbe, fut enchanté de l'occasion qui lui permettait de se débarrasser d'un de ces chevaux. Darras dut naturellement se déclarer ravi, mais j'ima-

io MES SOUVENIRS.

gine que, dans son for intérieur, il trouva inopportune la munificence de Sa Majesté Chérifienne,dont il subissait ainsi le contre-coup, car, après s'être amusé quelque temps du cheval, il dut renoncer à lui faire acquérir les qualités nécessaires et s'en débarrasser.

Ce fut sur le capitaine Darras que se porta mon choix pour le poste d'aide de camp. Je le lui offris ; il accepta avec empressement une position qui était très recherchée, parce qu'elle procurait à son titulaire les mêmes avantages qu'aux officiers de la Garde, et des fonctions qui lui permettaient de donner un libre cours à ses goûts artistiques, et d'entourer des douceurs de la vie de la Capitale sa jeune femme qu'il avait épousée presque à sa sortie de l'école d'état-major. Darras est resté dix ans mon aide de camp. Il a traversé avec moi les périodes les plus tragiques de notre histoire contemporaine : la guerre, la Commune, et notre mariage militaire aurait probablement duréjusqu'à la fin de ma carrière, si certains malentendus, sans importance, du reste, ne nous avaient obligés à nous séparer, lorsque je quittai le ministère de la guerre. Son nom reparaîtra plus d'une fois au cours de ces récits.

La brigade de cavalerie légère de la Garde était composée, on le sait, du régiment des Guides et du régiment des chasseurs à cheval. Les Guides étaient en garnison à Fontainebleau, où j'avais mon quartier général, et les chasseurs étaient en garnison à Melun. J'avais donc ma brigade entière sous la main, ce qui était presque exceptionnel avec l'organisation militaire de ce temps-là. Je retrouvai les deux régiments à peu près tels que je les avais connus pendant mon séjour dans la Garde, comme lieutenant-colonel des chasseurs à cheval. Le personnel avait été modifié cependant, mais l'esprit n'avait pas changé. Les corps dans l'armée ont une existence intellectuelle et morale en quelque sorte indépendante des hommes qui les composent, et

UNE BRIGADE DE LA GARDE. n

les mutations , aussi nombreuses qu'on les suppose , sont impuissantes à modifier les traditions de leur berceau. Cela se conçoit, du reste, puisque ces mutations sont individuelles et espacées, et puisque les nouveaux venus, fondus dans l'ensemble, prennent facilement le ton du régiment dont le fond semble immuable. Les Guides étaient restés les gentlemen que j'ai déjà dépeints et avaient conservé ce caractère élégant et fashionable que leur avait imprimé leur premier colonel, le général Fleury, grâce à des privilèges et à des faveurs de toutes sortes. Chez leurs officiers, le clubman luttait parfois avantageusement contre le soldat, et l'esprit de caste contre l'esprit militaire.

Peu de temps après mon arrivée à la brigade, un de mes amis qui n'appartenait pas à l'armée, causant avec un capitaine des Guides, lui dit : « Eh bien, maintenant, vous avez pour chef le général du Barail ! En êtes-vous content ? » Et le capitaine de répondre : « Nous ne le connaissons pas. Il ne s'est pas fait présenter. » C'était tout à fait cela. C'étaient les usages de ce monde spécial imité de l'Anglais, où l'on est censé ignorer l'existence de toute personne qui a négligé la formalité de la présentation. Cependant, quoique je ne me fusse pas présenté à MM. les Guides, ils voulurent bien m'inviter à un de leurs mercredis. C'était leur jour de réception au mess. Il y avait grand dîner en musique, et ceux mêmes d'entre eux qui vivaient dans leur ménage n'y manquaient jamais ce jour-là. L'invitation que je reçus, libellée suivant la formule ordinaire, portait en marge cette indication : « En bourgeois. » Je me payai le plaisir de répondre ainsi :

« Le général du Barail regrette que ses occupations ne lui permettent pas d'accepter l'invitation de MM. les officiers des Guides ; mais ses regrets sont tempérés par la pensée qu'il eût dérangé les habitudes du régiment, puisque sa seule présence eût obligé MM. les

officiers à se présenter au moins en tenue de service. » Ces façons d'être contrastaient par trop avec mon éducation de soldat qui s'était faite principalement en campagne, loin du monde et en dehors des raffinements puisés à l'étranger. Mais elles ne diminuaient en rien les qualités militaires très réelles et très solides de ce beau et brave régiment. Je me plaisais, d'ailleurs, à les reconnaître et à leur rendre justice. Et dans mes entretiens avec son créateur, le général Fleury, j'insistais seulement sur ce point, qu'au lieu de faire des Guides un régiment inimitable, il eût mieux valu en faire un régiment modèle, puisqu'on avait eu la chance de pouvoir le tailler en plein drap, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Le colonel des Guides était alors le colonel de Montaigu, un vrai chevalier, mort il y a quelques années général de division, du cadre de réserve, grand officier de la Légion d'honneur. Camarade de collège du général Fleury, resté l'ami très dévoué du grand écuyer, il avait été appelé comme chef d'escadrons dans les Guides, à leur formation. Il en connaissait donc mieux que personne les traditions étroites dont il s'était constitué le gardien passionné, et eût considéré comme un sacrilège de toucher au moindre usage , à la plus petite manie qu'il respectait avec plus de scrupule et de rigidité que les préceptes mêmes du règlement. D'ailleurs, il ne fallait pas songer à la moindre réforme; on se serait brisé contre les volontés d'en haut. Le colonel de Montaigu était le meilleur des hommes, et son extrême simplicité résistait à l'immense fortune territoriale qu'il possédait de son chef, et qu'il avait encore augmentée par un mariage d'inclination avec sa cousine germaine, aussi riche que lui. Il avait remplacé, à la tête du régiment, le colonel de Mirandol, ce preux dont la figure légendaire a traversé si souvent et traversera encore ces Souvenirs. Mirandol possédait des qualités

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