‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 53 sur 309 · M. ROUHER · texte numérisé non relu

M. ROUHER

régime du bon plaisir, fut soumise, pour commencer, à la juridiction des tribunaux correctionnels. Voilà pourquoi nous nous mîmes tous en marche derrière l'Empereur, pour aboutir, trois ans après, à la Constitution du cabinet parlementaire du 2 janvier, au plébiscite et à la guerre.

L'Empire avait eu pour principal agent, principal ministre et principal avocat M. Rouher. M. Rouher n'était pas un grand politique. Il vivait au jour le jour. Mais il était un merveilleux homme d'affaires, honnête, travailleur, appliqué et éloquent. Il ne fut jamais populaire, parce qu'il n'avait pas l'extérieur qui tourne les têtes des foules, et aussi parce qu'on lui donna trop de causes contradictoires, et presque toujours mauvaises, à défendre. Mais, s'il n'a jamais excité l'enthousiasme, il a toujours mérité l'estime. Il fut le modèle des vizirs; mais son rôle fut terminé avec le pouvoir absolu de son maître, et Napoléon III resta seul en face de cette tâche impossible qui consistait à élever ensemble deux sortes d'institutions qui sont faites pour se détruire : une armée puissante et un parlement indépendant.

Lorsqu'au commencement de 1868, l'Empereur, dans son discours du Trône, affirma devant les Chambres que, désormais, nos institutions militaires étaient à la hauteur de nos destinées, il s'illusionnait et nous illusionna. Certes , le maréchal Niel se donna corps et âme à la grande tâche qu'il avait assumée et qu'il était à même, mieux que personne, de mener à bien. Mais il n'avait plus devant lui les Chambres dociles des débuts de l'Empire. L'opposition avait grandi; la majorité ellemême s'essayait à l'indépendance. Ses membres, inquiets des concessions de l'Empereur, perdaient confiance dans la toute-puissance magique de la candidature officielle et cherchaient à assurer leur réélection, en plaisant à l'électeur. Le meilleur moyen de lui plaire était de marchander au pouvoir les charges militaires

no MES SOUVENIRS.

qui allaient peser sur cet électeur. On aboutit donc seulement à la loi du Ier février 1868, qui créait la garde mobile. Et encore, sur les quatre-vingts millions que le ministre avait demandés au Corps législatif, n'en obtint-il que le quart. Aussi la garde mobile ne fut jamais sérieusement organisée. A Paris, l'on essaya de réunir dans les forts les jeunes gens qui en faisaient partie. Ils se montrèrent indisciplinés. On n'osa pas leur appliquer la rigueur des lois militaires, et on n'insista pas. Il fallut arriver à la veille de la guerre pour organiser cette garde. Mais, eût-elle été organisée depuis 1868, le résultat eût été le même. Elle n'eût pu être qu'une armée de seconde ligne destinée à suppléer à l'insuffisance de l'armée de première ligne. Or, il faut n'avoir jamais fait la guerre pour penser qu'une armée de jeunes gens, sans éducation militaire, échappés, pour la plupart, au métier de soldat, pourvus d'une instruction très superficielle, commandés par des cadres vieillis ou inexpérimentés, soit capable, par son arrivée sur le champ de bataille, de remonter le moral d'une armée de soldats de métier, de réparer les échecs qu'ont subis ces soldats et de remporter la victoire qu'ils n'ont pu obtenir.

On ne sait pas assez, et on oublie toujours qu'à la guerre, la démoralisation commence invariablement sur les derrières de l'armée ; que le cri fatal de « Sauve qui peut ! » n'est jamais poussé que par des soldats qui sont hors de la portée des armes ennemies; et que les troupes éloignées du feu sont bien plus impressionnées par le danger que celles qui le regardent face à face. Quand une armée se sauve, ce n'est pas la tête en contact avec l'adversaire qui se replie sur la queue : elle ne le pourrait matériellement pas. C'est la queue qui s'égrène et qui finit par entraîner la tête, en la dégarnissant et en cessant de la pousser en avant. Comme on ne voulait plus de vieux soldats, comme on les

LA GARDE MOBILE. Iil

flétrissait de Pépithète de « prétoriens », la Chambre avait rapporté la loi de 1854 sur l'exonération et le rengagement par voie administrative. Mais, comme l'électeur influent n'entendait pas voir partir son fils, le sac sur le dos, on avait rétabli le remplacement, et la France vit refleurir l'industrie, disparue depuis longtemps, des marchands d'hommes.

Le maréchal Niel, imbu de l'idée qu'il fallait répandre à flots l'instruction dans les cadres, avait généralisé une pratique en usage dans le génie et l'artillerie où, tous les ans, on impose aux officiers des sujets d'études, sur lesquels ils font ensuite des conférences devant leurs collègues et leur colonel qui en fait luimême la critique. Ainsi appliqué, le système est bon. L'extension que lui donna le maréchal Niel le rendit médiocre. Il y avait quelque chose de choquant à voir, dans l'une des salles du Ministère de la guerre, de jeunes officiers, tout frais émoulus de l'école, expliquer la guerre à de vieux généraux, qui n'auraient peut-être pas su en parler avec la même faconde, mais qui la connaissaient mieux que les orateurs, parce qu'ils l'avaient faite et que ce métier-là s'apprend surtout par la pratique. Il était mauvais pour la discipline que les inférieurs pussent se croire supérieurs par l'intelligence à leurs chefs naturels. Et c'est un défaut assez fréquent en France, puisque, après la guerre de Sept ans, le maréchal de Broglie se plaignait déjà de voiries jeunes officiers raisonner sur le « grand du métier » , et négliger les obligations d'un grade qu'ils jugeaient audessous d'eux.

Enfin, le maréchal Niel eut aussi l'excellente idée d'entr'ouvrir un peu les portes qui fermaient trop hermétiquement le corps d 'État-major, en augmentant l'effectif de l'école et en renvoyant dans les régiments, après les examens, les jeunes gens brevetés susceptibles d'être appelés à l'État-major, en cas de besoin. C'était

un acheminement vers ce qui se pratique aujourd'hui; c'était la vie pénétrant par la concurrence dans un corps porté à se laisser engourdir par son monopole.

Malheureusement, la mort de leur auteur allait bientôt tuer toutes ces réformes. Le Maréchal présentait toutes les apparences de la santé. L'excès de travail, les déboires de sa lutte avec le Parlement le terrassèrent en quelques jours. Il fut, on peut le dire, brisé par cette tâche impossible qui consistait à arracher à ce pays-ci un effort suprême, sans pouvoir lui révéler le danger que, seul, pouvait conjurer cet effort. On ne pouvait pas dire : « Nous allons avoir la guerre avec l'Allemagne », parce que la guerre elle-même serait née de cette déclaration, parce que l'opposition aurait exploité cet aveu et protesté contre cette guerre. Et pourtant il fallait agir, comme si la guerre était pour le lendemain. Voilà de quoi mourut, le 14 août 1869, le maréchal Niel.

Comme toute l'armée, je fus profondément attristé par cette mort, encore bien que, personnellement, je ne dusse au Maréchal qu'une déception. Un mercredi de l'hiver 1868, j'étais allé à sa réception, et, quand on m'annonça, il vint à moi en me disant :

— Vous êtes resté longtemps en Afrique, général?

— Près de vingt ans, Monsieur le maréchal.

— Il paraît que vous y avez laissé de bons souvenirs.

— Je suis heureux, Monsieur le maréchal, de l'apprendre de votre bouche.

— Oui, le maréchal Mac Mahon vous demande pour prendre le commandement de la province d'Alger.

La perspective était superbe, car elle entraînait ma nomination de général de division. Je commençais déjà à me confondre en témoignages de reconnaissance, lorsque le Maréchal, en tournant les talons, me dit simplement ces mots : « Ce n'est pas votre tour. » Ma troisième étoile s'éclipsait, quoique j'eusse déjà cinq

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