‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 59 sur 309 · LE PRINCE PIERRE BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE PRINCE PIERRE BONAPARTE

sion que laissait dans le public cette catastrophe mal comprise et mal expliquée. On comptait faire défiler cent mille hommes à Paris, derrière le cercueil. Le ministère interdit la promenade du cadavre et prit les mesures nécessaires pour l'empêcher. Le maréchal Canrobert, qui commandait l'armée de Paris, disposait de trois divisions d'infanterie , de trois régiments de cavalerie et de toute la Garde impériale. Par surcroît de précautions , il fit venir de Versailles la division de cavalerie du général de Clérembault, qui s'établit dans l'intérieur du Palais de l'Industrie, toute prête à monter à cheval.

Ma brigade était retournée à Melun et à Fontainebleau. Je reçus l'ordre de me tenir prêt à me rendre avec mes deux régiments à Paris , dans une seule marche de nuit, pour venir prendre position derrière les bâtiments de l'Ecole militaire. Mais cette corvée me fut épargnée. Les hommes de désordre eurent peur de procurer un triomphe à l'Empire. Ils enterrèrent leur mort, sans traverser Paris. Quant au prince Pierre, il fut traduit, suivant les constitutions de l'Empire, .levant une Haute Cour, siégeant à Tours, et acquitté.

A peu près vers le même temps, le maréchal Regnault de Saint-Jean-d'Angély, atteint par la maladie dont il devait mourir l'année suivante, avait dû résigner le commandement en chef de la Garde impériale. Il fut remplacé par le maréchal Bazaine, que l'Empereur, docile à la voix de l'opinion publique, tout à fait acquise au Maréchal, appela de Nancy, où il avait remplacé, comme au Mexique, le pauvre maréchal Forey, frappé d'une attaque d'apoplexie. Quelques semaines après, le général de Montebello, atteint par la limite d'âge, passa dans le cadre de réserve. J'en fus enchanté, car il m'aurait fait attendre encore pendant fort longtemps la troisième étoile, tandis que je savais pouvoir compter sur la bienveillante attention de son

remplaçant, le général Desvaux, mon ancien chef à Constantine. En effet, presque aussitôt, une place de général de division étant devenue vacante, je l'obtins. C'était celle de mon pauvre vieil ami, le général de Mirandol, qui succombait, dans toute la force de l'âge et dans toute la plénitude de ses facultés, aux douloureuses épreuves traversées pendant sa jeunesse et racontées dans un volume précédent. Il mourut en héros chrétien, et ce fut en pleurant auprès de son cercueil que j'appris que je le remplaçais au Comité de cavalerie, en attendant un commandement en Afrique. J'étais, d'ailleurs, très heureux d'entrer au Comité de cavalerie, qui, outre une position des plus agréables, me procurait l'avantage inappréciable de m 'initier à toutes les grandes questions concernant mon arme, puisque nous avions à étudier tout le travail des inspecteurs généraux.

Le Comité était alors présidé par le général de Forton, qui venait de remplacer le général Feray, mort récemment. Mes relations avec lui étaient bien vieilles; elles dataient de Mostaganem, où il commandait nos trois pelotons de cavalerie, lors de l'affaire de Mazagran. C'était mon père qui l'avait proposé, à cette occasion, pour le grade d'officier de la Légion d'honneur , et le capitaine de Forton était le seul officier de son grade qui portât la rosette. Il sortait des pages de Charles X et était arrivé à Oran, en 1 831, comme souslieutenant de chasseurs d'Afrique, à la formation du 2e régiment. Il avait été tout de suite mis en évidence, d'abord parce qu'il avait appris l'arabe un des premiers, ensuite parce que, comme tous les officiers sortis des pages , il montait admirablement à cheval , enfin parce que, malgré sa très petite taille, très correct, très froid, marquis jusqu'au bout des ongles, il savait se faire obéir et imposer le respect. Il était curieux de voir filer devant lui, le dos courbé, de grands

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