‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 58 sur 309 · EMILE OLLIVIER · texte numérisé non relu

EMILE OLLIVIER

cette expérience, qui a si souvent échoué et qui consiste à faire vivre ensemble la chèvre et le chou, à marier la carpe et le lapin.

Enfin, le pas décisif fut accompli; le ministère libéral fut créé : il s'appela le ministère du 2 janvier 1870 et il eut pour chef Emile Ollivier, entouré d'un certain nombre d'hommes politiques , ralliés comme lui ou ayant fait leurs preuves, jadis, sous le gouvernement orléaniste dont ils restaient les secrets partisans.

On ne me croirait pas si je disais que j'accueillis avec entrain ce ministère libéral, et que M. Emile Ollivier que je ne connaissais, d'ailleurs, pas, eut mes sympathies. Nous, les militaires, nous considérions son succès comme une défaite pour nous. Mais ces sympathies que je lui refusai au pouvoir, il les a conquises dans l'infortune. Je l'ai mieux apprécié, parce que je l'ai mieux connu. Emile Ollivier, dans l'opposition, jouissait d'une influence considérable et d'une popularité véritable. Il les méritait. On ne peut pas rêver un plus grand charmeur, un orateur plus élégant, plus entraînant, mieux doué de cette voix d'or et de cette chaleur d'âme qui entraînent les auditoires de toutes dimensions : foules, assemblée, cénacles. Et ces dons, il les a conservés encore aujourd'hui, après qu'un quart de siècle a passé sur son exaltation et sur sa chute. Mais cette popularité et cette influence qu'il avait sur les ennemis de l'Empire, il les perdit presque immédiatement en devenant le ministre de cet Empire, sans les remplacer par une popularité et une influence égales sur les serviteurs et les partisans du régime qu'il venait défendre. On l'accusa d'ambition, de machiavélisme et de trahison. C'était bien peu le connaître.

Certes! oui, il était ambitieux. Certes! oui, il aimait le pouvoir! Mais il nourrissait ce qui justifie, excuse et relève les ambitions : l'idée d'une œuvre nationale, faite pour séduire un grand citoyen, et qui consistait à

rajeunir par les institutions cet Empire que les lois de la nature paraissaient devoir bientôt rajeunir par l'hérédité.

Il a pu se tromper, et je ne sais pas jusqu'à quel point, encore aujourd'hui, ses illusions parlementaires ont survécu. Mais, incontestablement, il était sincère. Alors que ses camarades de bataille demandaient à l'Empire de disparaître et ne rêvaient que sa destruction, lui, issu d'une famille républicaine, n'avait demandé à l'Empire que de se transformer, et il avait mis à ce prix son concours loyal , dévoué. L'Empire transformé avait droit à ce concours, et Emile Ollivier ne le lui marchanda pas. Il accepta le ministère, comme on accomplit un devoir, et ceux qui sont admis dans son intimité, ceux qui connaissent cette vie irréprochable de travailleur et de lettré, ceux-là seuls peuvent se rendre compte de la puissance irrésistible de l'idée de devoir sur cet honnête homme calomnié. La méchanceté des hommes et le malheur des temps n'épargnèrent à ses débuts aucune difficulté, et sa première connaissance avec le pouvoir fut l'affaire du prince Pierre Bonaparte, survenue quelques jours après son entrée au ministère. Je n'ai pas à la raconter ici; tout le monde en a gardé la mémoire.

Ce fils de Lucien Bonaparte, prince de Canino, avait été élu représentant du peuple en 1849. Le Prince Président l'avait nommé d'emblée commandant dans la Légion étrangère, et il vint avec son bataillon participer au siège de Zaatchta. Là, en pleine lutte, il quitta l'armée, pour aller exercer son mandat de législateur. Il fut immédiatement révoqué, et on n'entendit plus parler de lui jusqu'au jour où, à la suite d'une polémique de presse, il brûla la cervelle à l'un des témoins venus pour le provoquer et qui d'ailleurs s'était oublié jusqu'à le frapper. Les adversaires de l'Empire voulurent tirer parti du cadavre, et de la mauvaise impres-

Page 1