EN ROUTE
campagnes qui ont développé sa puissance morale. Et puis, ses soldats ont des qualités solides. Ils n'ont pas l'ardeur individuelle des nôtres, mais ils sont disciplinés, patients, et ils obéissent passivement à leurs officiers, qui en font tout ce qu'ils veulent. Ces qualités-là font aussi une bonne armée.
Que de fois ces paroles me sont revenues depuis à la mémoire !
Nous nous embarquâmes , le soir assez tard. Le Maréchal, qui avait remis le gouvernement au sousgouverneur, le général Durrieu , emmenait la Maréchale, ses enfants et toute sa maison militaire dont faisait partie le jeune prince Achille Murât, lieutenant de chasseurs d'Afrique. Des fonctionnaires, des personnes de la société d'Alger étaient venus dire adieu au Maréchal. La femme d'un de ses officiers d'ordonnance, un peu emballée par l'enthousiasme, s'écria : « Ah ! Monsieur le maréchal, vous partez pour la gloire! »
— Ta, ta, ta, répondit le Maréchal avec sa brusquerie aimable. Je pars pour la bataille. Voilà ce qu'il y a de sûr.
Nous n'arrivâmes à Marseille que le 23 juillet. Pendant que le bateau de la santé et celui de la douane accostaient avec leurs fonctionnaires spéciaux, notre navire fut bientôt entouré par une foule de barques montées par les marins provençaux.
Penché sur le bastingage, le Maréchal, avide de nouvelles, les interrogeait :
— Qu'y a-t-il de nouveau?
Et les matelots de répondre : « Nous ne savons pas ! »
— L'armée française a-t-elle passé le Rhin? S'estelle emparée de Kehl?
Et les matelots de répondre encore : « Nous ne savons pas ! »
Le Maréchal se dépitait.
— Comprenez-vous ça? me disait-il. On a déclaré la
guerre le 15, et le 23, on n'a pas encore passé le Rhin! On ne s'est pas encore emparé du pont de Kehl ! C'est inexplicable et c'est inquiétant, car, enfin, c'est nous qui avons pris l'initiative de la déclaration de guerre. Nous devions donc être prêts à marcher.
Il partit par le premier train rapide pour Paris, et je ne l'ai plus revu que l'année suivante, lorsqu'il vint prendre le commandement de l'armée contre la Commune.