LA GUERRE
Les prétextes. — Malgré l'Empereur. — L'Impératrice. — Le duc de Gramont. — Les autres responsables. — Première déception. — Les deux armées. — Mauvaises nouvelles. — Premières défaites. — De Lunéville à Metz. — Un revenant. — A propos des gamelles. — Mauvaise impression.
J'aborde cette période sombre de mes Souvenirs avec angoisse. Elle a vu disparaître un régime que j'aimais. Mais ce qui est pire encore, elle a vu s'effondrer la fortune de mon pays, s'anéantir une armée à laquelle j'avais consacré ma vie et mon âme, et s'éclipser une gloire militaire, dont la parcelle qui revenait à chaque Français me semblait mon plus précieux patrimoine. Et mon angoisse de militaire et de patriote est encore doublée par une terreur bien compréhensible chez un homme qui n'a pas fait son métier de l'art d'écrire, qui redoute de se tromper sur un sujet aussi grave, et, en se trompant, de propager l'erreur. Car, ici, il ne s'agit plus seulement de raconter des faits, il faut encore sonder des intentions humaines et fixer des responsabilités. Je m'en tirerai, j'espère, en racontant seulement ce que j'ai vu, dans l'ordre des faits, et ce qu'en toute franchise et bonne foi, j'ai cru découvrir, dans l'ordre des responsabilités.
Et tout d'abord une question s'impose : La guerre était-elle inévitable entre l'Allemagne nouvelle et la France? Je répondrai : Oui. A partir de 1866, à partir de la bataille de Sadowa, après la constitution de l'hégémonie prussienne, en Allemagne, depuis le roi de Prusse jusqu'au dernier tambour, tout le monde savait que tôt ou tard, et avant de reconstituer l'empire germanique, impérieusement réclamé par les aspirations nationales, il faudrait se mesurer avec l'ennemi héréditaire. En France , tous les gens qui réfléchissent savaient aussi que, tôt ou tard, il faudrait en découdre avec la Confédération du Nord, et que, sous peine de perdre sa prépondérance européenne, la France devait prendre sa revanche de la bataille de Sadowa.
L'Empereur mieux que personne le savait. Et la preuve, c'est que, dès le lendemain de la guerre de Bohême, il avait fait tout son possible pour réorganiser nos forces militaires. Cet effort avait abouti à la création insuffisante et illusoire de la garde nationale mobile et à l'adoption du fusil Chassepot, qui, lui, du moins, donna tout ce qu'on en attendait. Car, dans toutes les rencontres, notre infanterie eut, par son feu, une supériorité marquée sur l'infanterie allemande. Mais les intentions impériales se heurtèrent à trois obstacles :
i° A la routine des bureaux de la guerre;
2° A l'opposition du Corps législatif qui refusa de voter les subsides nécessaires à notre réorganisation militaire ;
30 A l'infatuation des principaux chefs militaires, persuadés que l'armée française était la première armée du monde et que, sous le rapport de la tactique comme sous celui de l'armement, elle n'avait rien à envier à l'étranger, rien à lui emprunter, rien à apprendre de lui.
Ce dernier fait a été mis en lumière par l'aventure