LE PRINCE MURAT
ment. Il y avait attiré dans les rangs des lieutenants et des sous-lieutenants toute une jeunesse dorée, des fils de famille, très nobles et très riches, qu'il traitait tout à fait en camarades et à qui il laissait prendre sur l'esprit du régiment une influence prépondérante, ordinairement réservée aux officiers supérieurs. Que de fois ne lui ai-je pas recommandé la lecture d'un beau livre de Camille Rousset, qui venait alors de paraître : Le comte de Gisorsî On y trouve les conseils du maréchal de Belle-Isle à son petit-fils qui vient d'être nommé , à vingt et un ans , colonel du régiment de Champagne. Ces conseils, marqués au coin du bon sens et de l'expérience des choses militaires, étaient la meilleure critique de ce qui se passait aux Guides. On aurait dû les lire tous les mercredis aux dîners du mess, entre deux morceaux de musique.
L'uniforme du régiment était, les vieux Parisiens s'en souviennent encore, tout ce qu'on peut rêver de plus élégant et de plus riche : dolman en drap vert foncé, à parements garance, à tresses jaunes, orné sur la poitrine de cinq rangées de dix-huit boutons demi-sphériques, pelisse de même couleur que le dolman avec doublure de flanelle garance et bordure d'astrakan , pantalon garance à bande jaune ; colback en peau d'ours noir avec flamme écarlate, haut plumet noir et blanc; buffleteries blanches, giberne bordée d'une baguette de cuivre, avec l'aigle couronné sur un faisceau de rayons, sabretache de drap vert foncé, bordée de jaune et ornée des armoiries impériales. Pour le cheval : la schabraque en drap vert foncé avec large galon jaune et un N couronné dans les deux coins ; la bride avait son frontail en cuir verni blanc avec deux bandes étroites de cuir qui se croisaient sur le chanfrein, pour dissimuler la lourdeur de la tête, et la sousgorge , très basse, se terminait par un croissant de cuivre.
En grande tenue, les officiers portaient en or tout ce que la troupe portait en laine jaune, leurs bufneteries étaient tressées en or et soie verte. En route et en manœuvre, l'or du dolman était remplacé par des passementeries de soie noire. Au quartier, le colback faisait place à un petit shako verni noir, et enfin, comme tenue du matin, la capote gros vert et le bonnet de police à gland d'or.
Si les Guides étaient restés des hommes du monde, les chasseurs de la Garde étaient restés les vieux Africains que j'avais connus, encore bien que presque tous les chasseurs d'Afrique de la formation eussent disparu. Le colonel de Cauvigny n'était plus là. Au bout de six ans de séjour, il avait été retraité avec le grade de général de brigade honoraire et remplacé par le colonel de Gondrecourt, une bien vieille connaissance à moi, puisqu'il était lieutenant aux spahis d'Oran, lorsque je m'y engageai. Il avait débuté dans l'infanterie. A sa sortie de Saint-Cyr, il avait été placé au 47e de ligne, où il avait eu pour camarade Canrobert, dont il resta l'ami jusqu'à la fin. En 1848, il avait fait une incursion malheureuse dans la politique. Puis, lieutenant-colonel du 4e de chasseurs d'Afrique, à la suppression de son régiment, il m'avait remplacé au Ier régiment de la même arme, lorsque je passai pour la première fois dans la Garde. C'était un écrivain distingué, auteur de nombreux romans que l'on retrouve encore dans beaucoup de bibliothèques. Il avait de l'imagination, beaucoup d'imagination, trop d'imagination peut-être , et se laissait entraîner par elle dans plus d'un pas difficile dont il savait, d'ailleurs, toujours se tirer à son honneur. Causeur très brillant, esprit plein de ressources, il faisait bonne figure à la tête d'un régiment, quoique ses travaux littéraires l'absorbassent au détriment de ses occupations militaires, et lui fissent négliger cette infinité de détails qui constitue