‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 70 sur 309 · L'IMPÉRATRICE · texte numérisé non relu

L'IMPÉRATRICE

Et puis, avant d'être femme n'était-elle pas mère? Ne voyait-elle pas arriver avec anxiété le moment où le Prince Impérial succéderait à son père? Ne sentaitelle pas que cette époque, critique pour les peuples, dans toutes les monarchies, serait rendue plus dangereuse encore par les menées d'une opposition radicale qui avait fini par faire pénétrer un peu partout de la désaffection pour le régime impérial? Elle voulait que Napoléon IV, son fils, fût aussi fort et aussi inébranlable que l'avait été Napoléon III, son époux. Elle croyait qu'il ne serait solidement assis sur le trône paternel que lorsque ce trône aurait pour étai la constitution de 1852, qui avait fait ses preuves. Or, pour ressaisir le pouvoir , tombé des mains défaillantes del'Empereur, et pour le restaurer par des institutions vigoureuses, il fallait que le règne de Napoléon IV fût inauguré par une ère de succès militaires. Et, pour cela, il lui fallait une guerre contre l'Allemagne, une guerre qu'elle croyait d'avance devoir être aussi glorieuse que la guerre contre la Russie, et aussi courte que la guerre contre l'Autriche. Enfin, elle comprenait quelle faute elle avait commise en 1866, en empêchant l'Empereur d'accepter, par une initiative hardie, les offres que M. de Bismarck était venu apporter à Biarritz. Et cette faute, elle voulait la réparer.

Elle poussait donc désespérément à la guerre, et son influence était considérable. Elle avait sur l'Empereur un pouvoir à peu près sans limite. Elle le dominait, moins encore par ses charmes que par le souvenir des circonstances trop nombreuses où il les avait méconnus. Longtemps déjà avant la guerre, un familier du Château médisait : « L'Empereur, voyez-vous, a tellement peur des scènes d'intérieur, qu'il serait capable de mettre le feu aux quatre coins de l'Europe, pour se soustraire à une de ces scènes de ménage auxquelles il prête trop souvent le flanc par ses infidélités. » Le pouvoir de l'Imiii. 10

pératrice sur l'Empereur fut même assez fort pour obtenir le changement des dispositions primitives résolues en cas de guerre. D'après ce plan, nos forces étaient réparties en trois armées confiées, la première au maréchal de Mac Mahon, la deuxième au maréchal Bazaine et la troisième au maréchal Canrobert. Dans cette combinaison, l'Empereur restait à Paris et conservait le pouvoir. Mais l'affaiblissement de ses forces physiques et morales le transformait en obstacle et en gêne, au milieu d'une crise pareille, et c'est parce qu'elle fut plus mère que femme, c'est parce qu'elle croyait le pouvoir plus en sûreté dans ses mains de Ré- < en ce, que l'Impératrice, d'accord en cela avec ce qu'on appelait le parti militaire, fit partir, pour commander l'armée, un pauvre homme qui n'avait même plus la force de régner.

Toute-puissante sur l'esprit de l'Empereur, l'Impératrice exerçait aussi une influence considérable sur le conseil des ministres. Et cette influence, elle la devait autant à son prestige de femme et de souveraine qu'à l'expérience des affaires et à l'habitude de les étudier, qu'elle avait contractées pendant ses nombreuses régences. C'est probablement pour lui obéir et lui complaire que le ministre de l'intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, à la nouvelle de la candidature allemande, demandait à Emile de Girardin, qui l'a raconté, un article soufflant la guerre. Et, d'ailleurs, dans le cabinet, elle avait un appui notable en la personne du ministre des affaires étrangères, le duc de Gramont, qui, à mon avis, mérite la seconde place parmi les auteurs de la guerre.

Apparenté aux plus grandes familles de l'Europe, faisant partie de cette aristocratie internationale qui vit en quelque sorte en dehors et au-dessus des races humaines; ancien élève de l'Ecole polytechnique, ayant, par conséquent, une certaine valeur person-

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