LE DUC DE GRAMONT
nelle, grand, magnifique, portant au-dessus du niveau moyen une tête un peu petite, mais altière et pourtant séduisante, le duc Agénor de Gramont, le « Bel Agénor », comme nous l'appelions déjà au lycée où il fut mon camarade de classes, avait fait toute sa carrière dans la diplomatie. Ambassadeur de France à Turin, il avait vu se dérouler toute la trame des intrigues ténébreuses du petit Bismarck italien, M. de Cavour. Devenu ambassadeur de France à Vienne, il avait pénétré, comme chez lui, dans cette société impériale autrichienne, la plus fermée qui soit au monde; et, comme il lui appartenait par sa naissance et ses allures, il avait été accablé d'égards et de prévenances.
A Vienne, régnaient alors des désirs implacables de revanche contre la Prusse que la politique et le temps ont amortis, détruits et transformés en résignation, puis en adhésion à la Triple- Alliance. Le duc de Gramont s'était laissé peu à peu pénétrer par cette atmosphère hostile à l'Allemagne renaissante, et, dans sa pensée, il voyait se dessiner un rôle superbe qui consistait à restaurer l'éclat de la maison des Habsbourg, à réparer les fautes que nous avions commises envers elle et, par répercussion, envers nous-mêmes, en contribuant à ses défaites, et à rendre, par le même coup de fortune, à sa patrie une prépondérance évanouie. Le duc de Gramont poussait donc, lui aussi, à la guerre, avec toute la force d'impulsion que lui donnait la .connaissance supposée de tous les secrets de l'Europe. Il croyait à des alliances, à des coopérations immédiates, à la coopération italienne, à la coopération autrichienne.
Le général Lebrun, quelques mois auparavant, avait été envoyé en mission en Autriche, pour discuter avec l'archiduc Albert les termes d'une convention militaire. Il s'était heurté à des réticences qu'on n'avait pas comprises à Paris, et n'avait obtenu de l'archiduc que cette promesse dilatoire : « Nous ne pouvons pas être prêts
en même temps que vous, mais commencez par remporter une victoire, et nous marcherons », ce qui revenait à dire : « Nous irons à votre secours si vous êtes les plus forts. »
Dans les premiers jours qui suivirent la déclaration de guerre, le général Lebrun, voyant que rien ne bougeait en Autriche, exprima ses inquiétudes au duc, qui lui répondit : « Mon cher général, ayez confiance. Consacrez-vous en toute sécurité à vos fonctions militaires, et rapportez-vous-en à moi pour ce qui touche la politique. On ne me trompe pas, moi. »
Du côté de la Russie, mêmes illusions. Là, nous comptions au moins sur une neutralité absolue, et notre ambassadeur, qui était alors le général Fleury, très surpris en apprenant que le Czar avait promis à la Prusse d'intervenir pour immobiliser l'Autriche, ayant fait observer à Alexandre II que cet engagement équivalait presque à une attitude hostile, n'en obtint que cette réponse : « Question de forme, mon cher général. Je ne puis pas me brouiller avec mon oncle; mais vous êtes tellement sûrs de battre la Prusse que ma promesse éventuelle n'a aucune espèce de valeur. »
En continuant ma recherche des responsabilités, je trouve la figure de ce pauvre et excellent maréchal Le Bœuf, qui en a bien sa petite part. Certes î je ne lui reproche pas d'avoir dit devant la Chambre : « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » Là, il ne pouvait pas parler autrement, et pour s'en rendre compte, il suffit de se figurer par l'imagination ce qui serait arrivé, s'il avait remplacé la phrase qu'on lui a tant reprochée par cette autre : « Nous ne sommes pas prêts, il nous manque tout, jusqu'aux boutons de guêtre. » Mais ce que je lui reproche, c'est d'avoir parlé devant ses collègues comme il devait parler devant la Chambre; c'est d'avoir cru à la réalité