‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 73 sur 309 · PREMIÈRE DÉCEPTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DÉCEPTION

qu'une nourriture insuffisante, de sorte qu'ils étaient peu préparés aux fatigues de la guerre. Quant aux chasseurs d'Afrique, à leur arrivée, je ne pouvais faire qu'une chose : les inspecter minutieusement, homme par homme, cheval par cheval, sans qu'il me fût possible de rien changer à leur situation , les dépôts et les magasins étant en Afrique.

J'eus là une première déception. Je m'étais habitué, au Mexique, à voir mes chasseurs d'Afrique aussi soigneux de leur tenue en campagne qu'en garnison, et les escadrons qui me rejoignaient, les uns après les autres, apportaient leur tenue de manœuvre. C'était la coutume en Afrique que, pour économiser les uniformes, on fît campagne avec les effets les plus usés, et un de mes colonels avait poussé le respect de la tradition jusqu'à laisser dans ses magasins, là-bas, tous les effets neufs. C'était au moins imprudent pour une campagne comme celle que nous allions entreprendre. Mais, s'ils n'avaient pas apporté leurs plus beaux habits, mes cavaliers n'avaient pas oublié leurs bagages. Or, à mesure que la guerre s'était calmée en Algérie, les officiers et les hommes s'étaient habitués à un plus grand bien-être dans les déplacements. De là un luxe de bagages sans cesse grandissant, qui devenait un embarras et un obstacle à tout mouvement rapide. Mes troupes débarquèrent avec leurs bagages de campagne au grand complet, traînant derrière elles une infinité de chevaux de bât et de mulets, comme si elles allaient manœuvrer dans le désert, où il faut tout emporter, parce qu'on ne peut rien s'y procurer.

En outre, on avait contracté en Afrique l'habitude de faire camper les troupes, pour les avoir toujours groupées, sous l'œil de leurs chefs. L'établissement d'un camp est une chose assez simple. On choisit un endroit où se trouvent le plus de ressources naturelles du pays, de l'eau, du bois, de l'herbe ou des moissons

sur pied pour les chevaux. On pîace des grand'gardes et on établit des postes sur les quatre faces de la position, pour ne pas être surpris, et les hommes n'ont plus qu'à dresser leurs tentes, attacher leurs chevaux à la corde et faire la soupe.

Le cantonnement est beaucoup plus difficile et exige beaucoup plus de science et d'attention. Il faut d'abord avoir un service de renseignements supérieurement organisé qui, par parenthèse, nous fit défaut pendant les débuts de la campagne. Il faut connaître sur le bout du doigt la géographie de la contrée, les ressources locales, afin de répartir et fractionner les troupes dans les villages et les hameaux. Il faut qu'elles puissent se relier entre elles, afin de se concentrer et de s'entr 'aider en cas de surprise. Il faut connaître et faire connaître les chemins et les sentiers par lesquels elles s'écouleront, sans se heurter et sans s'encombrer, pour marcher ou manœuvrer, le lendemain. C'est beaucoup plus compliqué que de dresser une ville de toile là où l'on est. Mais cette ville de toile a l'inconvénient d'entraîner un bagage encombrant, de signaler à l'ennemi des forces qu'on peut avoir intérêt à lui dissimuler, et de rendre les dislocations plus longues, tout en les rendant plus simples. Il peut être nécessaire de rester ainsi groupé à la veille d'une bataille; mais, de façon générale, le cantonnement est mille fois préférable.

Les morceaux de ma division, arrivant successivement, prenaient au fur et à mesure position dans le beau parc qui s'étend autour du château de Lunéville, près du terrain de manœuvre, et j'étais là, anxieux, attendant les événements et les ordres, dans la ville, dont le silence n'était troublé que par les chants avinés d'hommes du peuple qui hurlaient la Marseillaise, et voisinant avec le général de Bonnemains qui, plus heureux que moi, avait ses quatre régiments de cuirassiers au grand complet. Nous ne savions rien de ce qui se

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