LES DEUX ARMÉES
passait devant nous, sur le front immense de l'armée française, répartie en sept corps, depuis Saint-Avold jusqu'à Belfort, c'est-à-dire sur toute la frontière du Nord-Est. On sait comment elle était composée :
L'Empereur commandant en chef. Le maréchal Le Bœuf, major général, suppléé dans ses fonctions de ministre de la Guerre par le général Dejean. Le général Lebrun et le général Jarras premier et second aidesmajors généraux.
Ier corps d'armée, le plus important de tous (4 divisions d'infanterie et 2 divisions de cavalerie) : Maréchal de Mac Mahon, à Strasbourg;
2* corps : Général Frossard, à Forbach;
3e corps : Maréchal Bazaine, à Saint-Avold;
4e corps : Général de Ladmirault, à Thion ville;
5' corps : Général de Failly, à Sarreguemines ;
6e corps : Maréchal Canrobert, en réserve au camp de Châlons;
7* corps : Général Douay, à Belfort;
Garde Impériale : Général Bourbaki, à Metz.
Il y avait donc là, sur une ligne de 265 kilomètres à peu près, 235,000 Français formant des groupes isolés, mal reliés ensemble, encore dépourvus d'une partie de leur matériel et qui, présentant partout un front trop faible, devaient être forcément percés, séparés et anéantis par l'armée allemande, se présentant massée, en trois armées, et comptant, en troupes de campagne ou de remplacement, un effectif au moins quadruple du nôtre. Si l'on voulait réduire à l'état de figure schématique, pour les profanes, cette première partie de la guerre où fut définitivement fixé le sort des armes, il faudrait imaginer un rang de 100 hommes espacés d'au moins dix mètres chacun; ce serait l'armée française. En face, il faudrait figurer trois masses d'hommes se précipitant à trois endroits différents pour traverser cette ligne, de sorte que devant chaque homme de la
ligne, il arrivât successivement quatre hommes de la masse.
La comparaison n'a rien de bien militaire. Jomini ne se la serait pas permise ; mais elle fait image et permet de bien comprendre le mécanisme de notre défaite.
Le 2 août, le maréchal Le Bœuf traversa Luné ville et prévint, en passant, le général de Bonnemains de se tenir prêt à rallier, avec sa division de cuirassiers, le Ier corps, à Haguenau. Il m'aurait donné le même ordre, et j'aurais, par conséquent, eu ma part dans la bataille de Frœschwiller, si ma division eût été con centrée. Mais je n'avais encore sous la main qu'un régiment et demi, le Ier et la moitié du 2e. Le major général allait à Strasbourg, pour répondre aux doléances du maréchal de Mac Mahon , qui ne cessait de se plaindre de la pénurie du ier corps, où tout manquait, personnel et matériel. L'aide de camp du maréchal Le Bœuf, le colonel, depuis général Mojon, dont M. Cavaignac a épousé la fille, avait été envoyé une première fois auprès du maréchal de Mac Mahon, qui était tout à fait monté. Il avait essayé de le calmer, et comme il lui faisait remarquer qu'à sa droite, le 7e corps du général Douay était prêt à l'appuyer, le Maréchal lui avait répondu par une de ses boutades drolatiques : « Douay! Laissez-moi donc tranquille, il est encore à l'Ambigu. » Et il prononçait 1' « Ambégu », comme un gamin de Paris.
Le major général allait donc tâcher de calmer son collègue. On commençait, d'ailleurs, à comprendre déjà, dans l'armée, quelle faute on avait commise, en renonçant à la constitution de trois masses imposantes, dont chacune aurait pu faire quelque chose, pour cette formation en huit masses trop faibles. On essaya d'y remédier, en mettant les corps à la disposition les uns des autres. C'est ainsi que le maréchal de Mac Mahon allait être prévenu qu'il pouvait disposer des 5e et
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7* corps, trop tard pour les concentrer en temps utile. C'est ainsi que le maréchal Bazaine devait, plus tard, disposer des 2e, 3e et 4e corps, dont il se servit si mal le jour de Spicheren.
Enfin, nous étions au mois d'août, c'est-à-dire en guerre depuis quinze jours; pas un coup de fusil n'avait été tiré, et déjà, comme par une sorte de magnétisme animal, l'inquiétude se propageait. Le bulletin un peu retentissant qui nous annonçait la prise de Sarrebrûck ne la dissipa pas complètement. On n'y vit qu'une sorte d'affaire de parade, arrangée pour que le Prince Impérial reçût, aux côtés mêmes de son gouverneur, le baptême du feu. L'enfant s'y comporta admirablement.
Le 4 au soir, tant les nouvelles mauvaises vont vite, une vague rumeur se répandit à Lunéville : un combat malheureux avait été livré par des troupes du Ier corps, sans qu'on connût ni l'importance ni le théâtre de ce combat. Le lendemain, mon aide de camp Darras, qui revenait de Paris, m'apporta tous les détails de l'affaire de Wissembourg. Le maréchal de Moltke, on l'a su depuis , avait demandé aux trois commandants des armées allemandes quel jour ils seraient prêts. « Le 3 au soir », lui fut-il répondu. « Alors, avait riposté le maréchal, on entrera sur le territoire français le 4, au matin. » Et le 4, à huit heures du matin, les troupes du général Abel Douay, au repos dans leurs bivouacs, étaient surprises et couvertes inopinément de projectiles par un corps d'armée bavarois, qui s'était glissé à travers les bois, jusqu'à portée de canon du camp.
Et le service des reconnaissances ? dira-t-on. Et les pointes de cavalerie, ces tentacules de l'armée? On n'y avait même pas pensé. On croyait avoir devancé l'ennemi, on croyait qu'on engagerait soi-même le combat offensif, où et quand on voudrait. On le croyait à l'armée, on le croyait à Paris, où la première nouvelle de l'agression déterminée des Allemands fut accueillie
avec une stupéfaction profonde. Et pourtant les avis n'avaient pas manqué. Depuis plusieurs jours déjà, le sous-préfet de Wissembourg les multipliait. Il écrivait, il télégraphiait, il disait : « De grands mouvements militaires se passent derrière les forêts ; les environs de Wissembourg regorgent de troupes toutes prêtes. Prenez garde ! » De Paris, on lui répondait en l'invitant à modérer son zèle, et la veille même de l'affaire, le général Abel Douay, précédant de quelques instants sa division, accueillit par un sourire d'incrédulité les terreurs et les renseignements du sous-préfet.
Cependant, le matin, il avait envoyé en reconnaissance deux escadrons, qui revinrent annonçant que tout était tranquille. En dépit de la surprise, des mesures défensives furent aussitôt ordonnées, et nos troupes ne succombèrent que sous le nombre. Le malheureux Douay paya sa confiance de sa vie. Il fut atteint a'un éclat d'obus en pleine poitrine, en dirigeant le combat au milieu de sa batterie de mitrailleuses, et mourut deux heures après.
Isolé à Luné ville, sans nouvelles, sans ordres, ne disposant encore que de deux régiments et d'un seul escadron du 3% j'étais dans une anxiété facile à comprendre, et je cherchais à me renseigner par tous les moyens. Le 6, je dînais chez le sous-préfet de Lunéville, qui me dit : « Il a dû se passer un événement considérable, car aujourd'hui le télégraphe n'a cessé de fonctionner toute la journée. » Je cours à la gare, avec le général Margueritte et mon aide de camp. J'interroge le chef de gare; je vois un homme embarrassé, troublé par l'idée de se compromettre, en répandant de fausses nouvelles. Je le presse ; je lui fais comprendre l'intérêt que j'ai à tout savoir, même les fausses nouvelles.
— Eh bien ! me dit-il enfin, mon général, puisque vous l'exigez, voici ce que j'ai entendu dire, sans pouvoir le garantir : on assure que le maréchal de Mac