DE LUNÉVILLE A METZ
mari avait eu la tête emportée par un boulet, devant son régiment.
A midi précis, mes escadrons rompaient pour aller coucher à Nancy, et, comme on voulait épargner aux habitants la corvée plus désagréable que dispendieuse du logement militaire, je les fis camper dans la prairie de Tombelaine, à côté de l'endroit où, d'après la légende, on a retrouvé le corps de Charles le Téméraire . Sur la route de Nancy , les populations me parurent tristes, inquiètes, abattues
Le 8 août, je partis de bonne heure de Nancy, pour faire étape à Bernecourt. Là, il fallut me fâcher avec mes chasseurs. Les habitants, voulant leur faire un accueil patriotique, avaient défoncé à leur intention quelques barriques de vin, et si un verre de vin soutient l'homme, comme dit l'autre, plusieurs verres désorganisent le bivouac. Je rédigeai un ordre du jour des plus sévères que je fis lire devant les escadrons, à cheval, sabre en main, et devant les deux batteries, également à cheval et attelées. Et le 9 de grand matin, je» soustrayais en toute hâte mon monde à une hospitalité trop expansive, pour arriver de bonne heure à Saint- Mihiel, après une étape de sept lieues.
Dans l'après-midi, je vis avec plaisir déboucher le reste de mon 3e régiment, débarqué le matin même à Commercy et ralliant la division, sur les renseignements recueillis par son chef de détachement. J'avais donc trois régiments sur quatre.
J'avais donné des ordres précis pour que la nuit fût plus tranquille que la précédente, lorsque vers cinq heures du soir, je reçus un mot du premier aide-major général, le général Lebrun, me demandant si je pouvais arriver le lendemain matin à Metz, où, me disait-il, ma présence était impatiemment attendue. Je répondis que j'allais me remettre en route et que je marcherais sans m 'arrêter jusqu'à Metz.
i6o MES SOUVENIRS.
A sept heures, la soupe et l'avoine étaient mangées, le camp levé, et après une marche de nuit longue et fatigante, dans la matinée du 10, après avoir averti de mon arrivée le major général, en lui envoyant des estafettes de Gorze qui allait être, peu de temps après, le quartier général des armées allemandes, j'installai mes trois régiments et mes deux batteries au « Ban Saint- M art in », c'est-à-dire sur cette grande esplanade, assez semblable au Champ de Mars parisien, quoique plus petite, qui se trouve au flanc de la ville de Metz et qui était déjà encombrée de troupes. Je pris gîte dans une petite auberge du faubourg, à côté de mon camp, et je commençais à me reposer, lorsqu'un officier d'ordonnance vint me chercher de la part de l'Empereur, qui avait établi son quartier impérial à la Préfecture.
En m'y rendant, je croisai le Prince Impérial qui, à cheval, accompagné de deux aides de camp et d'une escorte de Cent-Gardes, venait lui-même à mon camp, pour voir les chasseurs d'Afrique. Il avait à peine quatorze ans, mais il accomplissait déjà ses devoirs de chef avec grâce et aplomb. Il avait l'air d'une petite statue équestre, dans son uniforme de petite tenue de sous-lieutenant d'infanterie, sans épaulettes, avec le képi, le sabre et, sur le côté gauche de la poitrine, la plaque de grand-croix de la Légion d'honneur. Je m'excusai auprès de lui de ne pas pouvoir lui faire moi-même les honneurs de mon camp, et j'arrivai à la Préfecture.
Tout le service impérial y était. Dans une grande salle du rez-de-chaussée, on avait organisé un buffet abondamment servi, et on commença par me demander si je voulais prendre quelque chose. Je remerciai. Aides de camp, officiers d'ordonnance, généraux, tout le monde m'accueillait avec une affabilité et un empressement qui me firent d'abord plaisir, et peine ensuite, car cette idée me traversa la tête : En sont-ils déjà là que