‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 77 sur 309 · UN REVENANT · texte numérisé non relu

UN REVENANT

l'arrivée de trois régiments de cavalerie et de deux batteries leur semble un événement si important? Leur agitation, dissimulant mal leur inquiétude, me sembla de mauvais augure. On aurait dû être plus calme auprès de l'Empereur.

Je montai au premier étage et m'assis dans le salon d'attente qui précédait le cabinet de l'Empereur, jusqu'à ce qu'on m'appelât. Là, je vis venir à moi une espèce de vieux général, vêtu d'une tunique démodée, coiffé d'un képi qui ne semblait pas avoir été confectionné pour lui, et culotté d'une façon de pantalon rouge à pieds d'éléphant, comme on en portait jadis à l'armée.

— Eh bien ! général du Barail, me dit-il en m'abordant, vous ne reconnaissez donc plus les anciens?

Je tendais tous les ressorts de ma mémoire, et il m'était impossible de mettre un nom sur cette physionomie très fine, mais ridée, vieillotte, avec de petites moustaches blanches. Il me semblait bien pourtant que c'était le général de Boislecomte, que j'avais connu autrefois, quand il commandait la division territoriale de Lille ; mais la crainte de me tromper me faisait balbutier.

— C'est trop fort, me dit ce guerrier suranné, un vieil Africain comme vous ne reconnaît pas Changarnier !

— Ah! mon général, lui dis-je, pardonnez-moi. En effet, je n'aurais pas dû hésiter un seul instant. Mais j'ai une excuse. Comment voulez-vous que je reconnaisse Changarnier chez Napoléon III?

— Que voulez-vous? me répondit-il. La France est malheureuse; ceux qui l'aiment doivent s'unir. J'ai apporté mon épéeà l'Empereur. J'ai tout oublié; l'Empereur aussi. Me voici à son état-major, mangeant à sa table, le servant de ma vieille expérience et de mes avis. Je suis venu sans rien; on m'a attifé. L'un m'a prêté un képi, l'autre une tunique, le troisième un pantalon. Et me voici!

— Eh! parbleu! vous avez bien fait. C'est du Chancrarnier, ça! C'est du pur Français ! La victoire et Vous, vous avez trop longtemps coqueté ensemble, pour qu'elle ne vienne pas, fidèle aux amours d'autrefois, là où vous êtes.

— Vous voyez bien ! . . .

A ce moment, la porte de l'Empereur s'ouvrait violemment, et nous voyions apparaître deux officiers généraux, qui sortaient en continuant une discussion des plus vives : l'un, les joues enflammées, gesticulant, parlant bruyamment; l'autre, pâle, les dents serrées, et répondant par des phrases sifflantes. Le premier était le maréchal Le Bœuf, le second était le général Frossard. Le Maréchal m'aperçut, me prit comme diversion.

— Venez, me dit-il, l'Empereur vous attend.

Et j'entrai derrière lui dans le cabinet impérial.

Derrière une table surchargée de papiers, l'Empereur était assis, presque étendu sur un canapé. Il avait l'air affaissé, las, éteint, et tirait de sa cigarette des bouffées qui passaient, en s 'éparpillant, à travers ses grosses moustaches. Mais il était aussi calme, aussi doux, aussi accueillant qu'à Compiègne. Il m'avait à peine dit bonjour que déjà je passais au second plan, car, derrière le Maréchal, le général Frossard était rentré et, interpellant l'Empereur, le faisait juge du conflit. Ce conflit, le voici :

C'était à Bernecourt seulement que j'avais appris la perte de la bataille de Spicheren, que j'avais d'abord confondue avec celle de Frœschwiller, sur des indications vagues, et parce qu'il me semblait impossible que nous eussions été battus deux fois le même jour. Or, à cette bataille de Spicheren, où le maréchal Bazaine fit preuve d'une incurie criminelle qui aurait dû le disqualifier à jamais, en laissant écraser le corps du malheureux général Frossard, qu'il pouvait soutenir avec deux autres corps d'armée, à portée du combat et dont iar-

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