‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 79 sur 309 · MAUVAISE IMPRESSION · texte numérisé non relu

MAUVAISE IMPRESSION

Aux inspections générales, un régiment était réputé convenablement instruit, quand il exécutait à peu près correctement, devant l'inspecteur, une sorte de carrousel où tout était calculé, jusqu'à la longueur d'une foulée, des manœuvres d'ensemble qu'on ne pratiquait jamais à la guerre, parce que si on les avait tentées, l'on aurait presque toujours été pris en flagrant délit de formation et bousculé. Et encore, ces manœuvres, les exécutait-on sans tenir compte de ce que, au camp de Châlons, sir Hope Grant appelait « l'hypothèse », c'est-à-dire l'éventualité militaire à laquelle elles devaient répondre.

A quoi appréciait-on la valeur d'un officier de cavalerie ? A la hardiesse qui le poussait à s'élancer en avant ? A la perspicacité qui lui avait fait voir quelque chose? A la précision avec laquelle il rendait compte de ce qu'il avait vu? Pas le moins du monde! Pour qu'il avançât, un officier devait passer pour un bon manœuvrier. Et pour passer pour un bon manœuvrier, il fallait que le commandement qu'il entendait éveillât dans sa mémoire un second commandement résultant du premier et qu'il proférait, sans même se rendre compte du point où il dirigeait sa troupe. Si ce second commandement n'était pas instantané, comme le son d'un piano quand le doigt se pose sur une touche, si l'officier se donnait le temps de la réflexion, il était perdu, car, ou bien il se trompait, ou, s'il ne se trompait pas, le léger retard entre les deux commandements suffisait à tout brouiller. Voilà ce qu'on avait demandé aux officiers et aux troupes jusque-là, et aujourd'hui on leur demandait autre chose. Et on s'étonnait de ne pas l'obtenir.

Je rentrai, l'esprit un peu noir, dans mon auberge.

Page 1