‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 88 sur 309 · DÉPART DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

DÉPART DE L'EMPEREUR

qu'il ne pouvait l'être qu'à ce prix, et après ce départ. Il venait de quitter l' Empereur, et s'il ne fut pas venu, j'aurais agi de même. Je retournai de suite à ma division et je dis au général Margueritte simplement ces mots :

— Vous allez escorter l'Empereur jusqu'à Verdun.

Du moment qu'on me demandait une brigade de cavalerie, je ne pouvais faire partir que la brigade de Margueritte, puisque l'autre, incomplète, ne comptait qu'un régiment. On a dit qu'une petite conspiration avait été ourdie pour séparer de ma division cette brigade Margueritte et la rendre indépendante. Ce n'est guère probable, puisque nous croyions, tous, partir pour Verdun, où j'aurais repris l'intégralité de mon commandement. On a raconté aussi que la brigade de lanciers et de dragons de la Garde, commandée par le général de France , m'avait été attribuée pour remplacer la brigade Margueritte. C'est une erreur dont le commandant Rousset s'est fait involontairement l'écho. Cette brigade resta sans ordres et ne fut jamais placée parmi mes troupes, qui se réduisirent, à partir de ce moment, à un seul régiment de cavalerie, le 2e de chasseurs d'Afrique, et à deux batteries d'artillerie.

L'Empereur partit au galop, escorté par la brigade de chasseurs d'Afrique, et, avant de me mettre moimême en route, je dus laisser filer tous les impedimenta du quartier impérial. Il y avait là des voitures de toutes formes et de tous calibres, qui portaient les bagages et les services impériaux, et celles de tout le personnel civil des plus nombreux. C'était un petit monde en raccourci, où se voyaient jusqu'à des marmitons en veste blanche sur les toits des fourgons. Tout cela allait très lentement, sous la conduite d'un fort détachement de Cent-gardes, d'un escadron de Guides et d'un bataillon de grenadiers de la Garde, qui réglait par sa marche les allures du convoi. Ce ne fut guère que vers sept heures du matin que je pus quitter défi-

nitivement mon bivouac de Jarny, sans avoir reçu les instructions qui m'avaient été annoncées pendant la nuit. J'étais donc forcé de m'en référer à mes instructions primitives : éclairer la marche de l'armée par Conflans-Etain.

A vrai dire, l'Empereur semblait s'en charger luimême, et je n'avais qu'à suivre son mouvement, en lançant des éclaireurs à gauche, sans marcher trop vite cependant, pour ne pas laisser une trop grande distance entre l'avant-garde que je formais et les têtes de colonnes d'infanterie que je supposais derrière moi. Je poussai donc des reconnaissances à gauche et en arrière, et j'allai aussi lentement que possible, espérant toujours voir arriver un ordre du général en chef. Il était à peu près neuf heures quand j'atteignis Conflans où je fis halte, pour laisser prendre quelque avance aux bagages du quartier impérial.

A ce moment,. un des officiers échelonnés en arrière vint me prévenir qu'on entendait au loin le canon, et qu'aucune troupe française n'avait encore dépassé Doncourt. Derrière lui, un autre arrivait, disant qu'à l'intensité de la canonnade, on pouvait croire que l'engagement était sérieux. Et enfin, un troisième assurait que c'était une vraie bataille qui se livrait aux portes de Metz, et qu'on pouvait voir dans l'air les obus éclater. Mon parti fut vite pris : laissé sans ordres et sans instructions, je n'avais qu'une chose à faire, marcher au canon. Je fis faire face en arrière. Mon ancien camarade, le général de France, qui commandait la brigade des lanciers et des dragons que Margueritte venait de relever près de l'Empereur, et qui avait continué de marcher dans la direction de Verdun, me voyant rebrousser chemin, me demanda ce qu'il devait faire.

— Vous appartenez à la Garde, lui répondis-je; je n'ai pas d'ordre à vous donner ; mais moi, je marche au canon. Une bataille se livre en ce moment. J'y vais.

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