‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 87 sur 309 · LE MATIN DE REZONVILLE · texte numérisé non relu

LE MATIN DE REZONVILLE

la tête de l'armée de Châlons. A coup sûr, jamais le maréchal de Mac Mahon, soldat vigoureux et incapable de calculs politiques, ne se serait laissé enfermer dans Metz. Il aurait tenu la campagne avec plus ou moins de succès. Il aurait reçu et rendu les coups; et l'Histoire prouve que l'armée du Rhin pouvait infliger à l'ennemi autant de pertes qu'elle en subissait, sinon plus. Mais il aurait certainement évité la catastrophe qui a terminé l'existence de cette armée.

De son côté, le maréchal Bazaine, à la tête de l'armée de Châlons, n'aurait jamais fait preuve de cet esprit de discipline, d'abnégation et d'obéissance qui a transformé le héros de Magenta en victime expiatoire de l'impéritie et de la pusillanimité du gouvernement de Paris, et l'a conduit dans le gouffre de Sedan. Bazaine aurait mis dans sa poche la Régente, M. Rouher, le ministre de la Guerre. Il serait resté sourd à toutes les supplications et à toutes les objurgations. Rien au monde ne l'aurait empêché de ramener à Paris l'Empereur et l'armée de Châlons , et son ambition politique ellemême l'aurait poussé vers la Capitale, pour y être le maître. De sorte qu'en changeant deux hommes de place, on eût peut-être changé les destinées de l'Europe. Mais c'est assez rêver, c'est assez discuter! Le soleil se lève sur l'une des plus tragiques journées de notre histoire; nous sommes au matin du 16 août; nous sommes au matin de Gravelotte ou de Rezonville, comme on voudra. L'armée allemande, marchant en équerre , vient d'accomplir sans encombre une marche de flanc périlleuse dont elle a le droit d'être hère.

A cinq heures du matin, mes trois régiments de chasseurs d'Afrique et mes deux batteries attelées étaient rangés, prêts à rompre, les bagages chargés, et les hommes à la tête de leurs chevaux dont ils tenaient la bride passée au bras. Moi-même, à cheval, en avant

de mes troupes, j'attendais les ordres promis. Je vis arriver vers moi au galop le capitaine Lesergeant d'Hennecourt , officier d'ordonnance de l'Empereur, que j'avais jadis beaucoup connu à Versailles.

— Mon général, dit-il en m 'abordant, l'Empereur vous demande.

— Où est l'Empereur?

— Là, un peu en arrière, à la sortie du village de Doncourt.

En un temps de galop, j'avais rejoint Napoléon III, que je voyais pour la dernière fois. Il était assis dans sa calèche attelée de quatre chevaux et conduite en daumont par les artilleurs. A sa gauche, le Prince impérial. En face de l'Empereur, le général Pajol, aide de camp de service. En face du Prince impérial, le commandant Clary, son aide de camp.

L'Empereur, qui avait couché dans une auberge de Gravelotte, portait sur ses traits tirés la trace de ses angoisses, et comme le prélude de nos défaites. Il me tendit la main avec sa bienveillance ordinaire et me dit d'une voix éteinte, à peine intelligible :

— Je vais à Verdun. Je suis escorté par les lanciers et les dragons de la Garde. C'est un peu lourd... Pajol vous dira ce que je désire.

Le général Pajol ajouta :

— L'Empereur désire que vous lui donniez une de vos brigades, afin de pouvoir faire la route plus rapidement.

L'Empereur n'était plus le chef de l'armée. L'ordre aurait donc dû m 'être donné correctement parle maréchal Bazaine lui-même. Mais c'était l'Empereur; et on ne discutait pas avec le souverain auquel on avait juré fidélité. D'ailleurs, le Maréchal était venu lui-même au galop, pour prendre congé de Napoléon III qu'il voyait partir avec un regard de joie et un soupir de soulagement, voulant rester le seul maître, et sachant bien

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