‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 90 sur 309 · UN SOUVENIR DE · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR DE

loo. Le maréchal de Grouchy, qui avait reçu la mission de s'interposer entre les Anglais et l'armée prussienne, battue le 16 à Ligny, et d'empêcher la jonction des alliés, s'obstinait à chercher le corps de Thielman dans la direction de Liège et repoussait les supplications de ses généraux, qui voulaient courir au secours de l'Empereur. Le général Exelmans, qui avait la tête et le cœur chauds, poussa son cheval contre celui du général Gérard, et eut avec son camarade ce court et significatif entretien :

— Dis donc, Gérard, tu es le plus ancien des généraux de division ici présents ?

— Sans doute.

— Si le Maréchal disparaissait, c'est à toi que reviendrait le commandement ?

— Incontestablement.

— Alors, que ferais-tu ?

— Je marcherais au canon.

— Eh bien, attends un peu; je vais aller brûler la cervelle à ce bougre-là !

On eut toutes les peines du monde à empêcher le général Exelmans d'exécuter son projet, qui pourtant eût changé la face de l'Europe.

Certainement, la disparition du maréchal Bazaine, le 16 août 1870, aurait eu sur nos destinées autant d'influence qu'en aurait pu avoir celle du maréchal de Grouchy, le 18 juin 1815.

Me voilà donc, au sortir du bois de Jarny, avec trois régiments, dont deux ne relevaient pas de moi, et deux batteries d'artillerie, placé perpendiculairement aux ailes des deux armées, à l'extrême droite de l'armée française, que le maréchal Bazaine, uniquement préoccupé de renforcer sa gauche, comme s'il eût craint que l'armée allemande se glissât entre Metz et lui, laissait en l'air, à découvert et sans instructions. Mon instinct me disait qu'en ouvrant le feu sur la longue

ligne de bataille de l'armée allemande, je pouvais produire un effet moral assez considérable, à condition, toutefois, d'avoir sous la main des troupes en état de l'appuyer et d'en profiter.

A ce moment, j'aperçois, en arrière et sur ma gauche, de l'infanterie qui se massait à la sortie du village de Doncourt. C'étaient les têtes de colonne du 4e corps du général de Ladmirault qui, retardé dans sa marche par des difficultés de route inextricables, débouchait enfin à portée du champ de bataille. J'envoie au général un de mes officiers d'ordonnance , le marquis de Saint- Sauveur, pour me mettre à sa disposition avec le seul régiment qui me restât, le général de France ayant repris sa liberté d'action aussitôt que nous avions rejoint le 4e corps.

— Couvrez ma droite pendant que je vais attaquer Mars-la-Tour, me fit dire le général de Ladmirault.

Le mouvement sur Mars-la-Tour s'exécuta sans résistance. Le village n'était occupé que par un détachement de uhlans qui se mit en retraite, et dont le mouvement fut précipité par les salves de mousqueterie de deux de mes escadrons. Mais, tandis que je me tenais au poste qu'on m'avait assigné, je voyais au-dessus de nous, en haut des pentes, s'avancer de longues lignes noires. C'était de l'artillerie allemande, soutenue par des escadrons de cavalerie, qui nous devançait sur la route de Verdun, et, vers quatre heures et demie, une première batterie s'établissait, auprès d'un ravin qui part de la ferme des Grizières et traverse cette partie du champ de bataille. Elle ouvrait un feu violent qui prenait en écharpe le 4e corps et auquel répondirent, les premières, les deux batteries restées près de moi.

Le général de Ladmirault donna au capitaine de la Tour du Pin, son aide de camp, cet ordre laconique :

« Ramassez tout ce que vous trouverez de cavalerie et menez-la dégager ma droite. »

Page 1