‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 91 sur 309 · CINQ MILLE SABRES · texte numérisé non relu

CINQ MILLE SABRES

Je fus le premier que le capitaine rencontra et je partis à l'instant, pendant qu'il portait le même ordre au général Legrand, qui disposait de trois régiments, et au général de France, toujours là, avec ses lanciers et ses dragons.

Mes chasseurs d'Afrique s'élancent au galop, sautent le ravin, la route, chargent en fourrageurs sur les canons ennemis qui ont à peine le temps de tirer, sabrent les artilleurs, éteignent la batterie dont il ne fut plus question, se trouvent en face de la cavalerie allemande, dont les flanqueurs s'ébranlent pour venir à eux. Ils conversent à droite, au galop, se massent à l'angle du bois et de la route, et contiennent leurs adversaires à coups de carabine. C'était le moment où le reste de la cavalerie aurait dû arriver à la rescousse. J'en avisai le général de Montaigu, qui me répondit qu'il devait attendre les ordres de son général de division, prévenu. Celui-ci, le général Legrand, survient. Pendant ce temps , je voyais grossir les masses de cavalerie allemande, alignées en ordre parfait.

— Il y a vingt minutes, lui dis-je, je conseillais au général de Montaigu de charger, afin de profiter du désordre qu'avaient jeté au milieu des Allemands mes chasseurs d'Afrique. Maintenant il est trop tard. Le désordre est réparé, le moment est passé.

— Ça m'est égal, dit le général Legrand. On m'a commandé de charger, je charge.

— Dans ce cas, je vais vous soutenir avec la brigade de la Garde.

Je cours au général de France : — Chargez , lui dis-je.

— Mais nous sommes de la Garde. Nous ne sommes pas sous vos ordres.

— Oh ! il n'y a plus de Garde ici. Faites croiser les lances et chargez ! Je vous en donne l'ordre formel.

Les lances s'abaissent. Les lanciers partent. Les

dragons de l'Impératrice les suivent. A ce moment, toute la division Legrand était ramenée par la cavalerie allemande. Le choc avait été rude. Les dragons allemands, poussant leurs hourras et déchargeant à vingt pas leurs mousquetons, étaient venus au-devant de nos cavaliers. Nos chevaux, plus petits, essoufflés par la course fournie, en montant la pente, s'étaient heurtés contre le mur d'une troupe mieux réunie. Les plus vigoureux d'entre nous, tels que le général de Montaigu, avaient fendu les premiers rangs, et puis, pour revenir, ils avaient été blessés et pris. Le général Legrand venait d'être percé de coups. Alors ce fut une mêlée confuse de cinq mille sabres, dans laquelle hommes et chevaux venaient donner les uns sur les autres. Au milieu de la fumée et de la poussière que soulevaient les pieds des chevaux, on frappait à tort et à travers sans se connaître. Les malheureux lanciers de la Garde, pris pour des uhlans, à cause de leur petite tenue bleu de ciel, criaient : « Ne frappez pas ! nous sommes Français. » Les dragons de l'Impératrice criaient : « Pas de quartier! Pas de quartier! » Les sabres allemands taillaient. Les nôtres pointaient, et tout cela roulait comme une avalanche. Je dus la vie, ce jour-là, à un merveilleux cheval que j'avais, et qui bondit par-dessus le ravin jusqu'au haut d'un talus d'où je pus voir passer le torrent. Ce ravin marqua la limite extrême de la charge.

Les trompettes sonnaient le ralliement des deux côtés. Le général de France rassemblait ce qui restait de sa brigade; le général de Gondrecourt, ce qui restait de la division Legrand. Mais, pour retournera l'endroit d'où ils étaient partis, les cavaliers allemands durent encore subir le feu des infatigables chasseurs d'Afrique, et celui bien plus meurtrier d'un bataillon de chasseurs à pied, posté dans la ferme des Grizières et dans le ravin avoisinant, qui abîma la brigade des dragons de

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