LE SOIR DE LA BATAILLE
la Garde prussienne. Les Allemands, reformés, disparurent enfin à l'apparition d'une nouvelle division de cavalerie française, la division Clérembault, qui avait marché à la poussière de la charge.
La nuit tombait. On n'entendait plus de canonnade ni de fusillade, et le terrain sur lequel nous venions de combattre aurait semblé désert, sans les plaintes des blessés et le va-et-vient des brancardiers qui les relevaient. Les officiers que j'avais envoyés à la recherche du général de Ladmirault vinrent me prévenir que tout le corps d'armée s'était replié derrière Doncourt. Avec ce qui me restait de chasseurs d'Afrique, à peine deux escadrons, je m'établis auprès de la ferme des Grizières, où le 20e bataillon de chasseurs à pied avait pris position, après son intervention meurtrière contre la cavalerie allemande, et était resté comme moi sans ordres. J'étais là comme en grand 'garde. A une heure du matin, le sous -chef d'état -major général du 4e corps, le colonel Saget, mon ancien compagnon d'Afrique, qui parcourait le front de la ligne, me trouva, dans sa tournée.
— Que faites-vous là? me dit-il.
— Vous le voyez. Je couche sur le champ de bataille, pour être prêt à marcher demain matin.
— Il ne s'agit pas de cela. Je viens m 'assurer qu'il ne reste plus personne sur le terrain . Il faut vous retirer, avec les chasseurs à pied.
Nous nous remîmes donc en marche et nous traversâmes Doncourt, pour aller bivouaquer un peu en arrière. Doncourt avait été transformé en une immense ambulance, où les blessés recueillis sur le champ de bataille recevaient un premier pansement sommaire, avant d'être évacués sur les hôpitaux de Metz. C'était une sorte de charnier où travaillaient, à la lueur des bougies, au milieu des plaintes et des cris, les médecins surmenés. En traversant le village, je fus très surpris
ipo MES SOUVENIRS.
d'entendre une voix qui demanda si on savait où j'étais. C'était un jeune parent de ma femme, M. Gaston Belle, attaché d'ambassade et employé au grand quartier général, qui avait reçu du maréchal Bazaine mission d'aller chercher à Paris des cartes du pays messin. Il était fort embarrassé pour traverser la zone dangereuse. Un détachement de dragons de la Garde le conduisit jusqu'à Etain et rentra, le soir même, sans encombre, prouvant ainsi que la route était encore libre et qu'il n'aurait tenu qu'au maréchal Bazaine d'y engager toute l'armée, s'il avait voulu consentir à abandonner Metz. J'avais été rejoint par mes bagages, et je pus prendre quelques heures d'un repos bien gagné, sous un arbre, dans un des jardins de Doncourt.
Au matin, je reçus du grand quartier général notification d'une décision qui me faisait passer au 6* corps, sous les ordres de l'illustre maréchal Canrobert, dont je devais commander la cavalerie et dont je m'honore d'avoir conservé toute ma vie l'amitié et la protection.
J'ai raconté ce que j'ai vu de la bataille de Rezonville. Elle fut la plus meurtrière de toute la guerre. Nous y perdîmes près de 17,000 hommes, et les Allemands près de 16,000.
Elle ne produisit pas les résultats que l'armée française était en droit d'attendre de ses efforts et de son courage, puisque cette armée, maîtresse, en définitive, du champ de bataille, rentra dans Metz, comme elle y serait rentrée si elle avait été vaincue.
J'ai pris à cette journée une part bien infime. Mais le lecteur, s'il veut bien se donner la peine de récapituler tout ce que je lui ai exposé dans ce chapitre, conclura, je l'espère, que je n'ai pas mérité les appréciations peu bienveillantes implicitement contenues dans les récits d'un auteur militaire, d'ailleurs estimable, M. Duquet, sur les grandes batailles de Metz. M. Duquet établit doctoralement que nous avons malmanœu-