‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 95 sur 309 · AVANT SAINT-PRIVAT · texte numérisé non relu

AVANT SAINT-PRIVAT

d'autre que de rester à Metz. Nous attendions donc, tous, forcément, que l'ennemi voulût bien arriver à notre portée, et chacun se battait devant soi, au petit bonheur.

Le plan général des Allemands consistait à nous attaquer d'abord sur notre extrême gauche, pour nous faire refluer vers Metz , et ensuite à se jeter sur notre extrême droite, pour nous y enfermer définitivement. Si le maréchal Bazaine avait voulu se prêter à la réalisation de ce plan, il n'aurait pas pu se comporter autrement qu'il le fit, car, au lieu de dégarnir sa gauche qui n'avait rien à craindre, puisque les canons de Metz la couvraient, et de renforcer sa droite qui était son point faible, vulnérable, il avait accumulé toutes ses défenses là où elles étaient superflues, et placé à ce point vulnérable le 6e corps, le moins nombreux de tous, 23,000 hommes, le moins pourvu de moyens de défense, celui dont l'artillerie était la plus faible, celui dont le génie n'avait pu rejoindre; de sorte que le maréchal Canrobert n'avait même pas d'outils pour élever, en avant de Saint-Privat, des ouvrages de campagne; de sorte qu'il dut emprunter au corps voisin des gargousses.

Nous étions six divisionnaires au 6e corps : quatre divisionnaires d'infanterie : le général Tixier, très brave homme, plus solide que brillant; le général Lafont de Villiers et le général Levassor, tous deux un peu alourdis par l'âge; le général Bisson, homme vigoureux, qui ne commandait qu'un lambeau de division, puisque trois de ses régiments sur quatre n'avaient pas pu rejoindre. L'artillerie était commandée par le général de Berckheim, et enfin je commandais la cavalerie.

Au début de la journée, je n'avais encore que les débris de mon régiment de chasseurs d'Afrique et le 2* de chasseurs de France que j'avais reçu la veille; enfin assez tard, dans l'après-midi, ma division fut complétée par l'arrivée de la brigade de Bruchard,

composée des 3* et io# régiments de chasseurs; colonels : Sanson de Sansal et Néran.

Le 6e corps garnissait Saint-Privat-la-Montagne, gros village, bâti en amphithéâtre au sommet d'une longue pente, au bas de laquelle se trouve le village de Sainte- Marie-aux-Chênes, occupé par le 94* de ligne, colonel de Geslin. Derrière Saint- Privât, séparé de lui par une longue coupure qui constitue une bonne ligne de défense, s'étend un autre plateau, celui d'Amanvillers.

La bataille ne fut entamée que vers onze heures et demie par le général allemand Steinmetz, à notre gauche, contre les 3* et 4* corps, vers Verne ville et Gravelotte. Les Français se défendirent avec un acharnement qui faillit, sous les yeux mêmes du roi Guillaume et du maréchal de Moltke, amener la retraite et la dispersion de leurs assaillants. Le Roi et son lieutenant rentrèrent à Gravelotte, dans une angoisse extrême, ordonnant de tout préparer pour la retraite, angoisse qu'ils ne pardonnèrent jamais au général Steinmetz, leur plus grand soldat peut-être, et dont ils ne furent tirés que par la nouvelle de notre écrasement et de notre retraite à nous, le 6e corps, attaqués vers deux heures et demie par les 100,000 hommes du prkice Frédéric-Charles. Mais cet écrasement et cette retraite coûtèrent fort cher aux Allemands, qui se présentaient dans la proportion de quatre contre un. A Sainte- Marie-aux-Chênes, le colonel de Geslin se comporta en héros. Lorsque les débris de son régiment se furent repliés sur Saint-Privat, où le Maréchal commandait en personne, lorsque la Garde prussienne, déjà décimée à Sainte-Marie-aux-Chênes, puis un corps d'armée saxon, puis un corps d'armée prussien vinrent se heurter contre les régiments que le Maréchal, transfiguré par la bataille, électrisait de sa présence, enflammait du feu de sa grande âme, il y eut, sur ce plateau et cette pente, une hécatombe, une boucherie auxquelles le roi Guil-

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