LE TOMBEAU DE LA GARDE PRUSSIENNE
laume fut forcé de consacrer un souvenir funèbre et attristé, puisqu'il écrivit que sa Garde avait trouvé là son tombeau. Et, jusqu'au sein de ses triomphes définitifs, les fantômes de cette élite, si dévouée et si fidèle, le poursuivaient; à ce point que, lorsqu'il s'agit de tailler dans les chairs meurtries de la France la rançon de nos défaites, son premier cri ne fut ni pour Strasbourg la Superbe, ni pour Metz l'Inviolée; son premier cri fut pour Sainte-Marie-aux-Chênes et Saint- Privat, où reposaient les os de ceux qu'il avait immolés à sa gloire.
De deux heures et demie à six heures, ma division de cavalerie resta, non pas derrière Saint -Privât, comme le dit le commandant Rousset, mais déployée à droite du 6e corps, recevant, elle aussi, des obus, et surveillant les bois profonds, ravinés, d'où pouvait venir une attaque. Où aurait-on pu mettre, d'ailleurs, cette cavalerie, en cette rencontre meurtrière dans laquelle les Allemands eux-mêmes ne se servirent que de leur infanterie et de leur artillerie, car leur cavalerie ne parut pas? Sur quoi aurait-on pu la faire charger? Sur des boulets ? Sur des balles ? C'eût été héroïque peut-être, mais fou certainement. Elle chargea pourtant sur les boulets et les balles.
A six heures, Saint-Privat, criblé d'obus, n'était plus qu'un monceau de ruines. Les murs et les toits croulaient sur ses défenseurs; la position était intenable. Le Maréchal se résigna à battre en retraite sur Amanvillers, puisque, malgré ses demandes réitérées, il n'avait pu obtenir du général en chef le moindre secours des troupes de réserve volontairement immobilisées aux alentours de Plappeville.
— Il faut tenter une charge, me dit-il, pour me permettre de respirer un peu, et pour protéger la retraite, pendant que je vais faire un changement de front en arrière sur mon aile gauche.
La charge était inutile, impraticable. Il nous aurait fallu faire six cents mètres pour atteindre l'infanterie, et deux kilomètres pour atteindre l'artillerie. Je fis déployer la brigade de Bruchard tout entière, et non pas un seul régiment, comme le dit le commandant Rousset; et l'on partit. On n'avait pas fait cinquante mètres que les deux régiments étaient désorganisés. L'aide de camp du général tombait mortellement frappé, le général avait son cheval abattu. Les balles et les obus avaient fait dans les rangs de tels vides que les cavaliers dégringolaient les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Pourtant, je réussis à protéger la retraite avec mon autre brigade, celle du général de la Jaille. Les chasseurs d'Afrique se déployèrent en tirailleurs, ripostèrent de leur mieux aux salves de l'infanterie allemande, qui avançait sur eux, et, se retirant avec calme, ne laissèrent derrière eux aucun fantassin.
Je rejoignis le maréchal Canrobert sur la gauche du plateau d'Amanvillers, en arrière de la coupure. Là, trente-huit pièces de canon, commandées par le lieutenant-colonel de Montluisant , foudroyaient Saint - Privât , dont nous venions de sortir et dans lequel étaient déjà entrés les Allemands, pour les empêcher d'en déboucher et de poursuivre leur marche sur nous. Leurs feux se mariaient à ceux des batteries de la Garde qui couronnaient les lignes d' Amanvilliers, tandis qu'une division d'infanterie de cette même Garde accourait au secours du 4e corps.
— Ecoutez ! me dit tout à coup le maréchal Canrobert, on bat la charge derrière nous, dans le bois ; c'est une division de la Garde qui arrive. Nous allons pouvoir reprendre Saint- Privât.
Hélas ! ce n'était pas la Garde ! C'était le colonel du 1 00e de ligne qui avait imaginé de faire battre la charge par tout son groupe de tambours, pour rassembler ses hommes dispersés dans les bois. Je vois encore le tam-