‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 97 sur 309 · INVESTIS · texte numérisé non relu

INVESTIS

bour-major, planté devant ses tapins, maniant sa canne et leur faisant battre la charge au milieu des éclats d'obus, comme s'il eût été à l'exercice et sans avoir l'air de s'inquiéter du bruit assourdissant de l'artillerie.

La nuit était venue. Sous peine de compromettre la sécurité de ses troupes, le Maréchal dut régulariser son mouvement de recul, et donna à tout son corps Woippy comme lieu de ralliement et de concentration. Nous nous écoulâmes par les nombreux ravins qui sillonnent cette partie des environs de Metz, lentement, péniblement, nous enchevêtrant dans les convois de blessés qui rentraient, relevant les voitures qui versaient leur chargement endolori et résigné dans les sentiers étroits, et craignant à tout instant de voir arriver de l'artillerie allemande qui eût transformé en épouvantable confusion cette retraite laborieuse. La brigade de la J aille arriva, au milieu de la nuit, au Ban Saint-Martin, et la brigade de Bruchard y parvint, le lendemain, à l'aube.

Rien ne peut donner une idée du désordre qui régnait sur cette esplanade, où s'entassaient sans ordre, sans liaison, des soldats appartenant à tous les corps et à tous les régiments. Pour la première fois, le moral de ces troupes était atteint. Pour la première fois, les hommes eux-mêmes comprenaient l'inutilité des efforts et des sacrifices qu'on leur avait demandés. Pour la première fois, ils sentaient la vanité des espoirs si longtemps entretenus, et, de fait, le rôle actif de l'armée du Rhin était terminé, et, le lendemain de la bataille de Saint-Privat, le 19 au matin, son sort était fixé.

Dans la journée, le maréchal Canrobert réunit ses divisionnaires à son quartier général, au collège des Jésuites de Woippy, et leur indiqua l'emplacement réservé aux différentes troupes. On assigna à mes quatre régiments de cavalerie leur bivouac sur les glacis de Metz, près de la rive gauche de la Moselle, presque en face de l'île Chambière, où bivouaquait la Garde, et

dès le lendemain, la division était suffisamment réorcranisée pour pouvoir se remettre en campagne, s'il le fallait. C'est sur ces glacis qu'elle a passé tout le siège de Metz, les hommes sous la tente, les chevaux à la corde. A quelque cent mètres en avant, il y avait une usine de chaudronnerie abandonnée. J'y installai mon quartier général, et je devais y vivre jusqu'à la capitulation.

Trois jours après la bataille de Saint- Privât, le 6° corps, qui y avait pourtant été si rudement éprouvé, avait, de son côté, repris tout son équilibre, et bientôt enfin, l'armée entière était à peu près rafistolée. Son chef suprême, retiré dans son quartier général au Ban Saint-Martin, restait muet, ne paraissait pas, ne faisait part à personne de ses résolutions, ne s'occupait même d'aucun détail administratif et ne semblait pas se douter qu'en dehors de la population de Metz, il y avait 173,000 hommes qu'il fallait nourrir d'abord, et occuper ensuite, car l'inaction, au milieu de telles masses, produit des effets presque foudroyants de démoralisation.

Le 25 au soir, nous reçûmes des ordres confidentiels de mouvement pour le lendemain. Le 6e corps devait passer tout entier sur la rive droite, et à cinq heures du matin, le 26, ma division, rangée sur la berge, commençait à traverser la Moselle, sur un pont jeté par les pontonniers en aval de l'île Chambière , pour se porter en avant du fort Saint-Julien et se déployer, sa droite au bois de Grimont. Les autres divisions se firent attendre, la route de Saint-Julien étant encombrée, et le déploiement du 6e corps ne fut complet que vers midi. Je faisais face au village de Malroy occupé par les Allemands qui m'envoyèrent quelques obus, et cessèrent bientôt le feu, en constatant qu'ils ne nous atteignaient pas. Une autre division s'établit en avant du bois de Grimont, et l'on attendit.

Aucun ordre n'arrivait. Vers deux heures, on apprit

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