‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 112 sur 200 · A MÉDÉAH · texte numérisé non relu

A MÉDÉAH

Les trois chefs de bataillon étaient : le commandant Paër, le fils du célèbre compositeur de musique ; jadis brillant officier de zouaves, il s'était découragé et attendait tristement sa retraite; le commandant de Monnet, qui devait arriver au grade de général de division et au commandement de l'école de Saint-Cyr; et enfin le commandant Carbuccia, l'homme aux ressources inépuisables, à l'activité infatigable, dont les détracteurs injustes prenaient pour de l'obséquiosité une obligeance universelle à toute épreuve. Il est mort du choléra, à Gallipoli, au début de la guerre d'Orient. L'artillerie était commandée par le capitaine Toussaint, que j'ai retrouvé plus tard maire de Toulouse, et qui avait pour lieutenant le baron Poisson, l'auteur d'un livre admirable intitulé : La Garde nationale et V Armée ^ dans lequel il démontre, ce que le célèbre major Von der Goltz se contente de prévoir aujourd'hui, à savoir : qu'une armée de métier finira toujours par maîtriser les foules confuses et impressionnables au danger qui paraissent, malheureusement et faussement, l'instrument nécessaire des guerres futures. Les services administratifs étaient dirigés par le sous-intendant Wolff, sorti de l'arme du génie, un administrateur et non un comptable, qui devait parvenir au sommet de la hiérarchie en convertissant en amis tous ceux que le hasard mettait sur sa route. Le chef du bureau arabe était le grand capitaine Durrieu, dont nous avons vu le rôle à la prise de la Smala. Enfin, le général Marey-Monge avait pour aide de camp le capitaine Dupin, qui s'est acquis une certaine célébrité en commandant notre contre-guérilla au Mexique, et pour officier d'ordonnance mon ancien condisciple au collège Rollin , le lieutenant de zouaves Oudinot de Reggio, l'avant-dernier des enfants nés du second mariage du maréchal Oudinot.

A Médéah, vivait encore un personnage énigmatique, au passé mystérieux, qui ne me revenait guère,

comme on dit, bien que je fusse incapable d'expliquer les causes de mon antipathie, et qu'il parût même bien posé parmi nous. C'étgiit le trésorier-payeur de la subdivision : M. de Saint-Amand, entré dans son administration lorsqu'on l'organisa et lorsque le trésorierpayeur général choisissait encore lui-même ses agents, en demeurant pécuniairement responsable de leurs actes. Ce M. de Saint-Amand avait même vécu dans une certaine familiarité avec le duc d'Aumale, à qui il avsdt persuadé qu'ils s'étaient connus autrefois, au collège Henri IV. Depuis quelques années, le trésorier-payeur général d'Alger, M. Roguin, s'étonnait bien de la fréquence de ses demandes de numéraire, qui semblaient dépasser les besoins de son service. Mais ses écritures étaient toujours parfaitement en règle, et l'inspecteur des finances chargé de les vérifier se bornait à compter, sans les ouvrir, les caisses d'argent qui devaient, toutes, renfermer vingt mille francs en pièces de cinq francs. Pour terminer tout de suite l'histoire de ce Saint-Amand, je dirai qu'en 1847 il tomba malade et mourut. Pendant toute sa maladie, il conserva sous son oreiller les clefs du caveau contenant ses réserves d'argent, et, la veille même de sa mort, il se fit transporter dans ce caveau, pour y puiser lui-même la somme nécessaire aux besoins courants du service . Après sa mort, le commandant de place, faisant fonction de juge de paix, apposa les scellés. On les brisa devant l'inspecteur des finances , M. Percheron, venu pour installer le nouveau payeur. On procéda à l'examen des caisses d'argent. On en prit une au hasard. On la pesa. Elle avait le poids réglementaire. On l'ouvrit. Elle ne contenait que du plomb de chasse, en quantité suffisante pour donner l'illusion du poids de vingt mille francs. Les six caisses étaient toutes dans le même état. M. Roguin dut rembourser cent vingt mille francs de ce chef, et perdre sa place. On réédita, à l'oc-

Page 1