PRISE DE L'ÉMIR
rable Dutertre qui avait dit, avant de mourir : « Chasseurs, on va me décapiter si vous ne vous rendez pas, et moi, je vous ordonne de vous défendre et de mourir tous jusqu'au dernier. »
En Tabsence du général, le colonel de Montauban reçut TEmir, qui passa sur le front des escadrons et qui, sous Tescorte de quelques chasseurs d'Afrique, arriva le soir à Nemours, où sa famille l'attendait déjà, et où le général de Lamoricière arrivait en même temps que lui, escorté par les cavaliers réguliers qui venaient de se rendre. Dans cette même matinée, l'artillerie de Nemours saluait le gouverneur général, le duc d'Aumale, qui débarquait, appelé par les dépêches répétées du général de Lamoricière. A peine rentré, le général de Lamoricière alla rendre visite à l'Émir, qui lui fit présent de son yatagan. Alors, enfin, une détente se produisit dans cette âme de fer, et pendant toute la nuit on entendit l'émir Abd-el-Kader pleurer et sangloter. Au matin, les yeux secs, il monta sa dernière jument, blessée comme lui, et s'avança, suivi de quelques serviteurs, vers le logis du duc d'Aumale. Avant d'y arriver, il mit pied à terre et marcha, conduisant sa monture par la bride, comme faisaient les Arabes qui venaient se soumettre. Dans l'après-midi, le même navire emmena à Oran le duc d'Aumale, le général de Lamoricière et Abd-el-Kader. Ils arrivèrent, pendant la nuit, à Mers-el-Kébir, où le colonel de Martimprey, le chef vénéré de qui je tiens tous ces détails, fut mis à la disposition de l'Emir, qui retrouva en lui un des assistants de sa fameuse entrevue avec Bugeaud, à Fid-el- Atach, lors de la paix de laTafna, qui avait marqué le point culminant de sa carrière. A dix heures, enfin, une frégate emportait en France Abd-el-Kader , sa mère, sa femme, son fils et ses principaux officiers, et peu après, on chantait un Te Deum à l'église de Saint-^ Louis d'Oran,
Le gouvernement français refusa de ratifier la convention conclue par le général de Lamoricière et approuvée par le duc d'Aumale, sans cependant accepter la combinaison du général, qui répondit au reproche qu'on lui fit : c C'est bien simple ! remettons les choses en l'état : je refuserai la transportation en Orient, et Abd-el-Kader se jettera dans le Sud. » On retint Abd-el-Kader à Amboise, et rien ne peut excuser ce manque de parole que Napoléon III, heureusement, devait réparer.
Veut-on maintenant connaître le patriotisme des partis? La prise d' Abd-el-Kader aurait dû être célébrée en France comme une grande victoire. Sans passer inaperçue, elle fut, jusqu'à un certain point, étouffée par une opposition qui rêvait des victoires moins pénibles et plus fructueuses. Le jour même où l'on apprit à Paris la reddition de l'Émir, quelqu'un que j'ai connu plus tard rencontra M. Thiers, sortant des Tuileries, et lui dit qu'on devait se féliciter d'un succès affermissant notre domination en Algérie : « Peuhl répondit M. Thiers, la prise d' Abd-el-Kader est de maigre importance, en face des événements qui se préparent ici. » Les événements qui se préparaient, c'était une agitation en faveur de la réforme et contre M. Guizot, c'était, en définitive, la révolution de Février.
Cette année-là, le prince de Joinville vint avec la Princesse retrouver son frère, revenu d'Oran, et passer l'hiver avec lui à Alger. On disait tout haut, sans être démenti sérieusement, que le Roi l'avait mis en pénitence, pour le punir de l'opposition qu'il faisait à la politique réactionnaire du premier ministre.
Quoique nous fussions en pleine paix, l'hiver de 1847-48 fut extrêmement laborieux pour nous tous. Le Prince avait donné les ordres les plus précis pour que le troupier fût maintenu en haleine, et c'était, dans toute l'Algérie, un branle-bas continuel* des appels.
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des alertes, des marches et des contremarches, exécutées aussi strictement que si nous eussions été eu guerre. Notre jeune gouverneur général était inflexible ; il fallait que ses ordres s'accomplissent à la lettre et à la minute, et le colonel des zouaves fut très sévèrement puni, pour avoir pris sur lui de retarder de vingt-quatre heures un mouvement prescrit, en face d*un temps affreux qui avait défoncé les routes et rendu les gués impraticables.
A Blidah, nos cinq escadrons de cavalerie passaient leur temps à évoluer et exécutaient quatre grandes marches militaires par semaine. Ces exercices forcenés n'avaient pas pour unique but de nous entraîner. Pie IX venait de monter sur le trône pontifical. Les premières mesures libérales de son gouvernement avaient fait bouillonner, en Italie, l'esprit d'indépendance. On s'attendait à une insurrection générale des provinces soumises à l'Autriche, et le gouvernement français, prévoyant des complications internationales, voulait avoir sous la main, en Algérie, un corps d'armée tout prêt, pour le jeter brusquement sur les côtes italiennes. Et voilà pourquoi fantassins, cavaliers^ et artilleurs arpentaient, en grommelant, l'Algérie dans tous les sens.
Tout à coup, au milieu de notre vie laborieuse, un bruit sinistre circule : la République vient d'être proclamée à Paris ! Un navire de commerce a apporté cette nouvelle à Alger, d'où elle s'est répandue partout, avec la rapidité de l'éclair.
Nous l'accueillîmes d'abord avec une incrédulité parfaite. Nous savions que Bugeaud était à la tête des troupes, à Paris, qu'il avait sous ses ordres les plus renommés de nos généraux d'Afrique, et nous les connaissions assez pour être sûrs qu'ils viendraient à bout d'une insurrection dans la capitale. Si le glorieux maréchal avait pu entendre ce que disaient de lui ceux
qu'il avait si souvent menés au combat, son orgueil eût été amplement satisfait ; car à toutes les tables d'officiers, le jour où Ton fut contraint d'admettre que rémeute avait triomphé, ce ne fut qu'un cri : c Si Bugeaud est vaincu, c'est que Bugeaud est mort. » Et, de fait, le bruit de sa mort courut pendant quelque temps.
J'étais alors à Alger, où j'étais venu déposer comme témoin devant un conseil de guerre, et je vis l'agitation immédiate produite par la nouvelle de la proclamation de la République sur la lie de la population, qui déjà se croyait maîtresse de la ville et des richesses qu'elle contenait. L'armée restait totalement étrangère à cette agitation. I^ musique du 32* de ligne était venue, comme d'habitude, jouer sur la place du Gouvernement. Quelques énergumènes réclamèrent la Marseillaise, Ce morceau ne figurait pas sur le programme du concert communiqué à l'état-major, et le chef de musique, plutôt que d'obéir aux vociférations de la foule, ramena ses musiciens à la caserne.
Le duc d' Au maie n'avait reçu aucune confirmation officielle des événements. Il adressa toutefois à l'armée, à la population européenne et indigène des proclamations empreintes du plus pur patriotisme, prit d'urgence les mesures nécessaires à la défense des ports et des côtes de l'Algérie, mais resta muet sur la politique et le nouveau gouvernement de la métropole. Les basses classes de la population civile, dans leur impa-. tience de voir proclamer le gouvernement de leurs rêves, affirmaient que le Prince cachait la vérité, et affichaient la singulière prétention d'aller elles-mêmes chercher, à bord du prochain courrier, les dépêches adressées au gouverneur général. La scène, à laquelle j'assistai, fut assez curieuse. Dès que l'aviso de la marine de guerre qui apportait les dépêches fut signalé, un bataillon des zouaves prit les armes et vint, sous le