‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 141 sur 200 · LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE

commandement du lieutenant-colonel Bouët, se ranger sur le quai, devant l'emplacement qu'allait occuper le navire. Avant de former les faisceaux, on chargea ostensiblement les fusils devant la foule, que cette démonstration rendit prudente. Le général Changarnier monta lui-même à bord et reçut les dépêches des mains du commandant. Il me frôla, montant de la Marine au palais du Gouverneur, à cheval, suivi de quatre chasseurs d'Afrique, et portant à la main les dépêches.

L'agitation grandissait dans la ville. Il était certain que la révolution avait triomphé à Paris, qu'un gouvernement nouveau avait remplacé celui de Louis-Philippe, et que la France s'y soumettait. Le président du tribunal et le procureur général se crurent autorisés, par ces circonstances exceptionnelles, à se mettre à la tête d'une députation de la population, pour aller demander au Prince ce qu'il comptait faire. Le duc d'Aumale et le prince de Joinville descendirent de leurs appartements pour recevoir les délégués, dans un espace assez étroit qui s'étend entre la grille et la façade du palais. J'étais, avec d'autres curieux, tout contre la grille, bien placé pour tout voir et tout entendre. Les deux magistrats exposèrent aux Princes que la population se plaignait d'être tenue dans l'ignorance des nouvelles venues de Paris, a Je ne suis moi-même guère plus avancé que vous, répondit le Prince. Le télégraphe ne fonctionne plus. — Cependant, ajoutèrent ces messieurs, il est arrivé des lettres qui ont un caractère d'authenticité indiscutable et qui présentent le changement de gouvernement comme un fait accompli et irrévocable. La famille royale aurait même quitté la France. — C'est vraisemblable, répondit le Prince, mais je ne puis régler ma conduite sur des lettres et des journaux. Je suis ici une sentinelle qui ne doit pas quitter sa faction avant d'en avoir été relevée régulièrement. »

Puis, comme il témoignait des inquiétudes poignantes que lui inspirait le sort des siens, les délégués répondirent par quelques protestations de dévouement à sa personne. Le prince de Joinville trouva l'occasion d4ntervenir et de prononcer ces paroles, qu'il accentua d'un geste énergique :

c Messieurs, dans les circonstances où nous nous trouvons, il n'y a qu'un cri qui doit nous rallier tous : « Vive la France ! et mourons pour la France ! » La foule se retira en silence.

Dans la soirée, le Prince reçut enfin une communication officielle du gouvernement provisoire, lui annonçant les événements, la proclamation de la République, et faisant appel à son patriotisme, pour qu'il ne suscitât aucun embarras au pouvoir nouveau. Il était avisé, en même temps, de son remplacement par le général Cavaignac, et invité à remettre ses pouvoirs entre les mains du général Changarnier, en attendant l'arrivée très prochaine de son successeur.

Le général Cavaignac, titulaire de la subdivision de Tlemcen, faisait à Oran l'intérim du général de Lamoricière, retenu à la Chambre par son mandat. II apprit là, le 5 mars, par des nouvelles venues d'Espagne, la révolution de Février, et il s'empressa d'envoyer son adhésion au nouveau gouvernement, qui le récompensa par le grade de général de division, tout nouvellement rétabli, et parle gouvernement général de l'Algérie. Avant de partir pour Alger, il dut subir les félicitations de toute la canaille d'Oran qui vint, précédée d'un drapeau rouge, lui serrer la main au Château-Neuf. Cette cérémonie ne fut pas de son goût, paraît-il, car, en rentrant dans son appartement, les yeux pleins de larmes, il dit à son chef d'état-major : « Ce n'était pas ainsi que je comprenais la République. »

Naturellement le duc d'Aumale ne l'attendit pas à Alger, et après avoir remis le commandement au gêné-

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