‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 142 sur 200 · CAVAIGNAC · texte numérisé non relu

CAVAIGNAC

rai Changarnier, il fit, dans une proclamation admirable, ses adieux à la colonie, et partit à bord du Solon,

La veille, j'avais fait demander une audience, par le capitaine de Beaufort d'Hautpoul, au ducd'Aumale. Je tenais à apporter tous mes regrets, à témoigner toute ma reconnaissance au Prince, qui avait toujours été si bienveillant pour moi et qui m'avait fait décorer, à la prise de la Smala. Cette faveur me fut accordée, et j*eus aussi l'honneur d'être présenté à Mme la duchesse d'Aumale. J'étais bien sincère dans l'expression de mes sentiments, car j'étais positivement navré de cette inepte révolution de Février, et déjà convaincu que la République est le gouvernement qui conyient le moins au caractère, au génie et aux traditions de la France.

J'assistai encore à l'embarquement et au départ des Princes. La scène fut grande et solennelle. Le temps était sombre; le ciel, bas, laissait tomber une pluie fine et pénétrante. Le général Changarnier avait consigné les troupes. Il n'y avait pas un soldat dans Alger, et les rares officiers qu'on y rencontrait n'appartenaient pas à sa garnison. Les Princes et les Princesses quittèrent le palais du Gouvernement à dix heures, et, suivis de leurs jeunes enfants, portés sur les bras des domestiques, descendirent à pied à la Marine, où le canot de l'amiral les attendait pour les conduire à bord du Solon, Ils furent salués et acclamés sur tout le parcours. Les femmes, aux fenêtres, agitaient leur mouchoir, en leur criant : « Au revoir ! » et jamais, au temps de leur puissance, ils n'avaient été l'objet d'une ovation aussi chaude. Quand ils eurent été embarqués, nous eûmes l'idée, mon camarade Mesmer et moi, de prendre un canot pour aller, près du Solon, les saluer une dernière fois. Notre exemple fut suivi, et en un instant la rade était couverte de canots portant une véritable foule de courtisans, désintéressés, du malheur. Comme de juste, *

l'accès du navire nous fut interdit, mais, jusqu'au dernier moment, les Princes restèrent sur la dunette, répondant par des signes et des saluts affectueux à nos acclamations.

L'Armée d'Afrique n'était pas républicaine, et, à part quelques officiers ambitieux inféodés par leurs attaches, par leur nom même, au parti triomphant, ou encore affligés d'une tare, soit publique, soit cachée, elle vit arriver la République non seulement sans enthousiasme, mais encore avec mauvaise humeur. Et comment en aurait-il été autrement, puisque pour quiconque veut réfléchir un peu, l'esprit républicain et l'esprit militaire sont deux états d'âme contradictoires et incompatibles? L'armée, c'est une sorte de pyramide hiérarchisée et terminée par un chef absolu, que les liens de l'obéissance passive, de la soumission et du respect relient, par les élites étagées, aux foules qui forment la base. La République, c'est l'opinion publique maîtresse; c'est l'égalité absolue de tous ; c'est le libre examen de tous les actes de l'autorité; c'est Técrasement de l'élite par le nombre ; c'est le renversement de la pyramide. Rien que par sa devise, la République est la négation de Parmée, car liberté, égalité et fraternité veulent dirent indiscipline, oubli de l'obéissance et négation des principes hiérarchiques. Mais cette armée, qu'attristait la proclamation de la République, ne voulait pas non plus se séparer du reste du pays, et ils la connaissaient bien peu ceux qui ont prétendu que le duc d'Aumale n'aurait eu qu'à faire appel à la confiance et au dévouement des troupes d'Afrique, pour relever le trône de Louis -Philippe, soit au bénéfice du Roi, soit au bénéfice de son petit-fils, le comte de Paris.

D'abord, en admettant que l'armée eût suivi le duc d'Aumale, le Prince n'eût eu aucun moyen de transport pour la jeter en France ; il n'avait pas de flotte, et, s'il avait eu les vaisseaux nécessaires, il n'aurait

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