MON ESCADRON
Le colonel Lauêr. — Un mot de Wellington. — Une inspection générale. — Chef de bureau arabe. - — Le capitaine Sauvage. — Les comptes des spahis. — Lettres anonymes. — Prévarication. — Mes officiers. — Mes sous-officiers. — Mes soldats. — Un bon nègre. — L'escadron a passé !
Mes fonctions spéciales auprès du colonel de Martimprey prirent fin au milieu de Tété de 1850, au moment où je fus appelé à prendre le commandement du i** escadron du régiment, à Blidah, où je revins vivre, et dont les délices, succédant à la température infernale d*Orléansville, me semblèrent encore plus exquises. Ce poste, objet de mon ambition, revenait par droit d'ancienneté au capitaine Bréauté, du 3* escadron. La chance voulut que cet officier eût obtenu à Médéah une concession importante, où il s'adonnait avec succès à la culture de la vigne, qui apparaissait déjà vaguement comme une des sources de la future prospérité de notre colonie. Il s'était donc transformé en gentleman far-^ mer, ce qui lui avait attiré une boutade spirituelle du capitaine Piat, lui envoyant un jour un ordre de service, avec cette inscription humoristique : c A Mon* sieur Bréauté, jardinier à Médéah, faisant fonction d'officier de spahis. » Il fit valoir l'intérêt de la coloni sation, pour être maintenu à Médéah, et sacrifia la pre-
mière classe de son grade aux gains importants qu'il retirait déjà de son exploitation. Cest ainsi qu'un peu prématurément, et à mon grand profit, je devins commandant d'un escadron. Je quittais avec beaucoup de regrets l'excellent colonel de Martîmprey, qui m'avait si bien accueilli et si bien fait travailler. Mais, en restant près de lui plus longtemps, j'aurais compromis ma carrière; d'ailleurs^ j'étais avant tout un officier de troupe, et les fonctions de l'état-major faisaient en quelque sorte violence à ma vocation.
1 Le général Daumas avait eu pour successeur, au I* régiment de spahis, le colonel Lauër, le fils du géné-
. rai Lauêr, g^rand prévôt de la Grande Armée et comte du premier Empire. Il venait du 2* de chasseurs d'Afrique. C'était encore un fort bel officier, mais qui eût été bien mieux placé à la tète d'un régiment régulier, où tout se passe réglementairement, qu'à la tète d'un corps de spahis où le recrutement, le service, les rapports avec l'autorité locale, le caractère spécial des troupes, constituent des questions délicates et importantes qui d'ailleurs n'ont pas encore reçu, à l'heure qu'il est, une solution satisfaisante. Son prédécesseur ne s'occupait pas beaucoup de son régiment, qu'il considérait comme un couloir devant le mener aux plus hautes destinées, et comme un cadre trop restreint pour ses facultés supérieures ; mais sa connaissance parfaite des affaires arabes et son génie pratique lui faisaient toujours trouver le moyen de résoudre les difficultés, tandis que le colonel Lauêr se trouvait dépaysé au milieu de choses nouvelles. D'ailleurs, il montait fort peu à cheval et n'était pas porté à rechercher le commandement de la cavalerie, dans une colonne expéditionnaire. Il avait un certain fonds de bienveillance, alliée à un peu de susceptibilité et à une suffisance qui, sans aller jusqu'à la morgue, le portait à se défier de l'influence de son entourage. Aussi, avant mon arrivée, mes chefs lui