‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 162 sur 200 · LE COLONEL LAUER · texte numérisé non relu

LE COLONEL LAUER

ayant fait de moi un éloge peut-être exagéré, il me reçut avec une froideur extrême, froideur qui s'atténua dans la suite, sans disparaître complètement, en dépit de mon empressement et de mon souci de lui plaire, non seulement dans ses droits de chef, mais dans sa manie de collectionneur de vieilles armes qull recherchait, faisait réparer, et disposait en panoplies.

Le changement du colonel n'était pas le seul qui se fût accompli dans les hauts grades du régiment, depuis mon départ. Le lieutenant-colonel Bâville, le grand Bâville, un des officiers de Farméeles plus populaires et les plus aimés, nous avait quittés, pour aller prendre le commandement du 3* de dragons, qu'il ne garda malheureusement pas longtemps; car il mourut bientôt d'une maladie de foie et succomba dans la force de l'âge, dans la plénitude de ses facultés, au moment où il était si heureux de se trouver à la tête d'un beau régiment, qu'il avait déjà transformé, en lui inculquant son ardeur et sa manière large de comprendre le service. Il avait eu pour successeur le lieutenant-colonel Delmas de Lapérouse, qui semblait destiné à une carrière illimitée, lorsqu'une cruelle maladie le terrassa, jeune encore, dans le grade de général de brigade de la Garde, à Paris. C'était un vieil Africain, venu en Algérie en 1833, à s^ sortie de l'École, et n'en ayant pas bougé depuis, bien que ses aptitudes le portassent davantage vers les corps réguliers.

Le bon major de Goussencourt avait eu pour successeur, au régiment, le major de Juniac, qui sortait du 4* de chasseurs de France, où il avait été capitaine instructeur. Enfin nous avions encore un nouveau chef d'escadrons : le commandant Fénis de Lacombe, lui aussi ancien capitaine instructeur au 4* de chasseurs d'Afrique, à Mostaganem, où, sans sortir du dépôt de son régiment, sans avoir fait un seul jour d'expédition , il avait pu émailler ses états de service de nombreuses campagnes.

Dans les régiments, on donne volontiers tles surnoms. On Tâvait nommé a le maître d'armes • , à cause de son goût pour Tescrime, qu'il pratiquait en professeur. Il avait installé chez lui une salle d'armes, et, pour être de ses amis, il ne fallait pas en bouger* Avec ses moustaches grises tombantes, et sa tète dans les épaules, il affectait les allures d'un vieux militaire, insupportable, pontifiant, régentant tout le monde, se mêlant de toute chose, et s'attirant toutes sortes de déboires. Le général Pélissier, entre autres, qui commandait à Mostaganem, lui avait un jour lavé la tête en public, parce qu'il s'était permis de gloser sur des visites que le général faisait de loin en loin à la femme d'un officier. En sa qualité d'ancien capitaine instructeur, il joignait à ses prétentions en escrime d'autres prétentions très grandes et très peu justifiées en équi- ^tion. D'abord, il avait la spécialité de rendre rétifs tous les chevaux qu'il s'imaginait dresser. Quand il était en. selle, il affectait plutôt la pose d'un écuyer de manège, qui recherche les allures raccourcies et cadencées, que celles d'un officier de cavalerie, à qui on demande de l'élan et de la fougue.

Me permettra-t-on, à ce propos, de protester contre un préjugé trop répandu? On admet volontiers que la principale qualité d'un officier de cavalerie consiste à savoir monter parfaitement à cheval, et on est porté à sacrifier à cette qualité toutes les autres. Sans doute, il faut qu'un officier de cavalerie monte bien à cheval, car, autrement, comment pourrait -il instruire ses hommes, les entraîner, leur servir, en toute occasion, de guide et d'exemple ? Mais l'équitation est un moyen ; ce n'est pas le but. Lorsque la cavalerie française était la première du monde, parce que, comme dit Marmont, « elle chargeait toujours à fond », l'instruction équestre du cavalier se réduisait à fort peu de chose. Les recrues apprenaient à monter à cheval sur les routes, en allant

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