‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 78 sur 200 · COMME EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

COMME EN ESPAGNE

Il y avait encore deux régiments de chasseurs d'Afrique : le I", colonel Korte; le 4*, colonel de Tartas. Le colonel Korte était brigadier de hussards à Austerlitz. C'était un spécimen superbe de la cavalerie de la Grande Armée. Il adorait le cheval et le règlement de 1829, dont nous sommes si loin aujourd'hui, avec nos manœuvres de cavalerie simplifiées. L'ex-brigadier d' Austerlitz devint, sous le second Empire, général de division, sénateur, grand-croix de la Légion d'honneur. Quant au colonel de Tartas, nous l'avons déjà vu à la guerre. Les loisirs de la garnison développaient encore son caractère gascon et bon enfant. C'est lui qui disait que « le souleil n'avait jamais vu tomber Tartas b. Et quand on lui rappelait, pour le taquiner, une de ses chutes, il répondait imperturbablement : « Eh! mon cher, ce jour-là il y avait des nuages. » Il avait, d'ailleurs, toute la présence d'esprit des gens du Midi, qui pensent plus vite, mais peut-être moins longtemps que les autres.

Sous la présidence du prince Louis-Napoléon, devenu général de division, il fut nommé député, et il vota pour la fameuse proposition des questeurs, dont le Président ne voulait pas, et pour cause. Le soir, il vint à la réception de l'Elysée.

— Comment! général, vous avez voté contre moi! lui dit le Prince.

— Ah! monseigneur, répondit Tartas avec effusion, la main peut se tromper quelquefois, mais le cœur jamais !

11 y avait en lui, on le voit, l'étoffe d'un sénateur.

Alger avait encore l'état-major et le i" bataillon des zouaves, commandés par le colonel Cavaignac. Joignez à cela l'état-major général du gouverneur, celui de la division, ceux de l'artillerie et du génie, le personnel de l'amirauté, un contre-amiral et de brillants officiers de vaisseau, et vous comprendrez l'animation des fêtes

officielles et particulières, que rehaussait encore la présence de quelques grands chefs arabes, majestueux comme les rois mages et blancs comme des cygnes.

De ces fêtes, je parle par ouï-dire plus que par expérience ; car ma bourse était trop plate pour me permettre d'y assister, et mon seul luxe était, de loin en loin, un dîner modeste à l'hôtel à la mode : V Hôtel d'Orient. On était certain d'y rencontrer toujours le colonel des zouaves et le colonel du i*'de chasseurs d'Afrique, dînant en tête à tête à une petite table, contre le comptoir où trônait la belle Mme Pigeard, que l'un d'eux défendait avec énergie contre les galanteries des sous-lieutenants. Après dîner, ils allaient volontiers finir la soirée en fumant leur cigare dans le magasin de Mme Combes, Taînée des trois sœurs qui tenaient, à Alger, le sceptre de la beauté.

Au mois de septembre, le lieutenant général Du val de Dampierre arriva à Alger pour procéder à l'inspection générale des escadrons de spahis déjà formés. C'était un vétéran des guerres de l'Empire, très estimé dans l'armée, mais il abordait pour la première fois en Afrique, n'avait jamais vu la cavalerie indigène, et était, par conséquent, tout à fait étranger aux questions qu'il était appelé à résoudre. Il eut l'intelligence de se borner à approuver toutes les propositions du colonel Yusuf , qui fut ainsi le véritable inspecteur général des troupes dont il avait le commandement. Partis d'Alger à bord de VEtna^ nous débarquâmes à Philippe ville, le général, son aide de camp, le colonel Yusuf, Fleury et moi, pour gagner rapidement Constantine à cheval, sous l'escorte d'un peloton de chasseurs d'Afrique.

La province de Constantine ne ressemblait pas aux deux autres provinces. Sauf dans l'Aurès et dans la Kabylie, après la prise de la capitale et la chute du bey Achmed, la soumission y avait été plus rapide et plus complète que partout ailleurs. Le système féodal y

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