SOIRÉES ALGÉRIENNES
existait dans toute sa beauté, et les grands chefs, les grands feudataires d'Achmed, débarrassés de la domination du bey, étaient portés, par leurs rivalités ellesmêmes, à reconnaître Tautorité de la France, par crainte de voir surgir la suprématie de Pun d'entre eux. Quant à Abd-el-Kader, il était à peine connu dans cette province, où il n'avait jamais mis les pieds. Les populations avaient, en somme, peu souffert des horreurs de la guerre. Leurs mœurs étaient plus douces, plus paisibles.
C'est un fait bien connu que, plus on avance vers l'ouest, du côté du Maroc, plus les tribus qu'on traverse sont belliqueuses. Chez elles tout est rude, le cheval est rustique, son harnachement est sobre, le vêtement est plus grossier, la nourriture est plus simple, la langue même plus gutturale. Dans l'est, au contraire, et à mesure qu'on marche vers la Tunisie, tout devient plus él^ant, plus riche, plus luxueux. Les chevaux, plus près du pur sang oriental, paraissent dressés plutôt pour les cavalcades d'apparat que pour les fatigues de la guerre. Leur harnachement, d'une splendeur fabuleuse, arrive à coûter des sommes considérables. J'ai vu des housses de selle, couvertes de broderies d'or fin, estimées dix mille francs. On enveloppe les chevaux d'une sorte de caparaçon en étoffe de soie, garni de plusieurs rangées de grelots, qui leur couvre la croupe et le poitrail. Sous le haïk de soie et le burnous blanc comme neige, les chefs portent des vestes de velours enrichies de passementeries d'or et de soie, et sur le grand chapeau de paille ils accumulent les plumes d'autruche les plus précieuses. C'est dans cet appareil fastueux que de nombreux cavaliers vinrent au-devant de nous dans l'admirable vallée de Hamma, en faisant la fantasia. Nous ftmes une entrée triomphale dans Constantine, dont il ne faut pas oublier qu'Yusuf porta un instant le titre de bey. Nos deux escadrons étaient en parfait état.
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Leurs cavaliers appartenaient aux meilleures familles indigènes et exerçaient une grande influence dans le pays. Je fis connaissance là avec deux Français qui servaient au titre indigène : un sous-lieutenant et un sous-oflicier. Le sous-lieutenant s'appelait Abdellal. Il était Cophte d'origine et fils d'un ancien oflicier des mameluks de la garde, retraité à Marseille. Il avait débuté comme interprète aux zouaves, puis était passé aux spahis, où sa parfaite connaissance de l'arabe, la bonne éducation qu'il avait reçue au lycée de Marseille, ses prouesses équestres et ses façons de débrouillard attirèrent l'attention. Plus tard, quand le duc de Montpensier vint faire ses débuts comme colonel d'artillerie en Afrique, il prit Abdellal comme officier d'ordonnance et, par un passe-droit tout à fait irrégulier, le fit entrer au cadre français et passer sur notre dos. Il devint même mon capitaine-commandant et prenait plaisir à me faire sentir de façon peu aimable son autorité. De mon côté, j'avais eu peut-être quelques torts envers lui. Jelesexpiaienlecomblantd'égards et défaveurs, lorsque, en 1870, je vins, comme général de division, faire l'inspection du régiment de spahis dont il était colonel. Quant au sous-officier, il s'appelait de Bonnemains. Il était le fils d'un intendant venu à Alger, lors de la conquête, et qui avait confié son éducation à un caïd. Le caïd en fit un véritable Arab^. Il avait la spécialité des missions aventureuses. Il fut un des premiers Français qui visitèrent R'dhamès, et, à ce moment, un voyage à R'dhamès paraissait le comble de l'audace. Il arriva au grade de chef d'escadron, épousa une femme arabe, vécut comme un naturel du pays, et mourut d'une fièvre pernicieuse.
Notre séjour à Constantine ne fut qu'une série de fêtes et de festins pantagruéliques. Puis, nous gagnâmes, toujours au milieu des fantasias, en quatre jours, Sétif, à trente-trois lieues de distance. C'était
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une ville de récente formation, bâtie sur des ruines romaines. Notre escadron, qui était à peine formé, était commandé par un autre capitaine, Mesmer, qu*on appelait le a gros Mesmer » , pour le distinguer de Mesmer le Persan. Il passait pour le noceur le plus incorrigible de Tarmée d'Afrique. Aussi fut-il retraité comme capitaine. De Sétif, nous retournâmes à Constantine par Djemilah, localité tout récemment illustrée par un combat entre une compagnie de zéphyrs et de véritables nuées de cavaliers arabes, qui ne s'étaient dissipées que devant une colonne de secours partie de Constantine. Il y avait là les ruines d'une grande cité romaine, et entre autres d'un arc de triomphe, mé^nifique spécimen de l'art antique. Il fut question de le transporter pierre à pierre à Paris, mais on recula devant la dépense. Nous traversâmes également Milah, petite ville arabe enfouie dans une oasis de verdure, au milieu de steppes brûlés, et renommée pour son couscoussou.
Puis, ce fut le tour de Bône. Nous refîmes, pour y arriver, la route suivie deux fois par l'armée, en 1836 et en 1837, pour aller assiéger Constantine, et nous passâmes par le fameux camp de Dréhan, qui rappelait à Yusuf les souvenirs de son éphémère beylicat. Le colonel avait formé et commandé lui-même jadis les deux escadrons que nous allions inspecter. Il allait y retrouver quelques-uns de ses anciens soldats et pres^ que tous ses anciens officiers. Il est impossible de dépeindre l'accueil enthousiaste dont il fut l'objet à Bône, tant de la part de la troupe que de la part des indigènes. Les escadrons de Bône avaient pour chef le commandant de Mirberk, officier très vigoureux, très capable et très peu endurant, qui fut fait par la suite général de brigade, à l'affaire de Zaatcha. L'un des deux escadrons était composé uniquement -de célibataires, presque tous anciens soldats turcs, que leur capitaine, M. de Ferrabouc, avait dressés et instruits à la manière
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française. L'autre avait pour chef unsportsman, le capitaine Allouard de Saint-Hilaire, ancien grand écuyer du duc de Brunswick, celui-là même qui devint célèbre sous TEmpire, pour son assortiment de perruques multicolores. Ce capitaine avait fait du cheval son unique spécialité. Il passa bientôt dans le service de la remonte et mourut encore jeune, à la tête du haras de Mazagran, où, malgré sa compétence, il ne fit jamais rien de bon, parce qu'il s'était entêté à importer en Afrique les mœurs chevalines françaises. A Bône, Yusuf retrouva son premier beau-père, un Maure dont il avait jadis épousé la fille, encore toute jeune, et avec qui il entretenait toujours de cordiales relations.
Nous quittâmes Bône sur VEtna, pour rentrer à Alger. Mais nous fîmes escale à Philippeville pour inspecter notre escadron, qui était là dans des conditions assez piètres. Il était composé de Kabyles de la montagne, par conséquent de fort mauvais cavaliers, qui ne venaient en ville que lorsque le service les y appelait, et tous les dix jours pour toucher leur solde. L'escadron était commandé par le capitaine Ambert qui déjà, à cette époque-là, était notre meilleur écrivain militaire. Il av^dt d'ailleurs la susceptibilité des gens de lettres, et je l'entendis avec stupéfaction répondre à chaque critique que le colonel lui adressait : c Si vous croyez que l'on vous a envoyé un officier d'élite comme moi pour recevoir de pareilles observations ! »
Le colonel faisait preuve d'une patience dont je ne le croyais pas capable. Quant au général inspecteur, il ne soufflait mot.
L'inspection, réduite à une simple revue à pied, se termina tant bien que mal, et nous allions déjeuner chez le général Levasseur, lorsqu'un spahi aborda le colonel pour lui demander de faire payer la solde tous les quinze jours, afin d'épargner à ses camarades et à lui un voyage sur trois. Le capitaine Ambert intervint et